«Un voyage à Paris est donc indispensable; il vous retirera peut-être de l'accablement dans lequel vous êtes plongée. Pauvre enfant! vos lettres me désespèrent. Votre chagrin sera-t-il donc incurable? faut-il vous abandonner ainsi à une désolante inertie... Les consolations de l'amitié ne sont-elles rien pour vous? Pourquoi vous isoler opiniâtrement dans vos sombres pensées?
«Mieux que personne je comprends votre éloignement du monde, mais n'est-il pas un milieu entre une retraite absolue et le tourbillon des fêtes? Je n'ose vous parler de mon bonheur, et vous citer ma vie comme un exemple à l'appui du goût que je voudrais vous donner pour une existence doucement partagée entre quelques amitiés sincères... Mon Emma est près de moi, vous me diriez avec raison que toutes les conditions doivent me paraître heureuses.
«Il me semble pourtant que la solitude dans laquelle vous vivez ne peut qu'aigrir votre noble cœur, s'il pouvait jamais perdre ses qualités angéliques; aussi, je vous le dis encore, venez, venez parmi nous.
«Depuis que l'éducation d'Emma est terminée et que j'ai quitté le Sacré-Cœur, je me suis créé une intimité charmante de femmes un peu plus âgées que moi; car je me suis mise à être très-franchement vieille femme, ce qui a désarmé celles qui pouvaient me supposer encore quelques prétentions. Je reste chez moi tous les soirs, et il me faut être vraiment inflexible pour ne pas voir mon petit salon envahi; on y parle souvent de vous: la conduite de votre mari est si scandaleuse, cette horrible femme est si effrontée, votre résignation est si digne, si courageuse qu'il n'y a qu'une voix pour vous plaindre et pour vous admirer.
«La révolution a bouleversé, scindé la société; il n'y a plus, pour ainsi dire, que de petits cercles, aucune grande maison n'est ouverte: c'est moins par bouderie contre le gouvernement, dont on s'inquiète assez peu, que par impossibilité de réunir ces fractions diverses.
«Sous la restauration, la cour, ses devoirs, ses relations, ses ambitions, ses intrigues étaient les liens qui rendaient notre monde homogène; maintenant rien n'oblige, chacun s'isole selon son goût, ses penchants, et les coteries se forment. Les ambassades de Sardaigne et d'Autriche sont les seuls centres où se réunissent encore ces fragments épars de notre ancienne société.
«Ne vous étonnez pas, chère enfant, de me voir entrer dans ces détails, en apparence puérils, à propos de la grave détermination que je sollicite de vous.
«Si le monde était ce qu'il était il y a quatre ans, s'il y avait une cour, je concevrais votre répugnance à y rentrer. Les femmes de votre caractère rougissent pour ceux qui les outragent, la honteuse conduite de M. de Lancry vous eût fait un devoir de la retraite: ainsi que vous me l'avez vous-même écrit: «Une femme souffre de l'abandon de son mari, ou elle n'en souffre pas; dans ces deux alternatives, il lui convient aussi peu d'exposer aux yeux de tous son indifférence et son chagrin.» Mais, encore une fois, ma chère enfant, je ne vous propose pas d'aller dans le monde: c'est à peine si ma société habituelle, où l'on voudrait tant vous voir, se compose de quinze à vingt personnes, et presque toutes sont de mes parents ou de mes alliés.
«Tenez... je veux vous en faire connaître quelques-unes, ce sera mon dernier argument en faveur de votre venue.
«Vous rencontrerez, presque chaque soir, l'excellent prince d'Héricourt et sa femme. Tous deux, à force de grandeur et de bonté, se sont fait pardonner une longue vie de bonheur et de tendresse, que le plus léger nuage n'a jamais obscurcie. La première révolution les avait ruinés; la dernière les a privés de leurs dignités, qui étaient toute leur fortune: redevenus pauvres, ils ont accepté ce malheur avec tant de noblesse, tant de courage, qu'ils ont fait respecter leur infortune comme ils avaient fait respecter leur félicité.