«Je vous assure, Mathilde, que la vue de ces deux vieillards, d'une sérénité si douce, vous calmerait, vous ferait du bien, vous donnerait le courage de supporter plus fermement votre chagrin.

«Il y a deux jours je suis allée voir la princesse, le matin. Elle et son mari occupent une petite maison près de la barrière de Monceaux; la solitude de ce quartier, la jouissance d'un joli jardin, et surtout la modicité du prix les ont fixés là. Je ne saurais vous dire avec quelle vénération je suis entrée dans cette modeste demeure.

«Rien de plus simple que l'arrangement de ces petites pièces; mais de vieux et illustres portraits de famille, quelques présents royaux, faits au prince pendant ses ambassades extraordinaires, imprimaient à cette habitation un caractère de grandeur noblement déchue qui me fit venir les larmes aux yeux.

«Je songeais avec amertume que le prince et la princesse, habitués à une grande existence, souffraient peut-être des privations terribles à leur âge; pourtant, de leur part, jamais une plainte, jamais une parole amère contre le sort.

«Je ne pouvais m'empêcher d'en témoigner mon admiration à la princesse; elle me répondit avec une simplicité sublime.

«Ma chère Amélie, le secret de ce que vous appelez notre courageuse résignation est bien simple. Nous pensons que mon mari et moi nous aurions pu être séparés dans ces jours d'épreuve; nous songeons surtout à notre pauvre vieux roi et à ses enfants, et nous remercions Dieu de nous avoir épargné tant du chagrins dont il aurait pu nous éprouver.»

«Mathilde, je sais combien vous méritez d'intérêt de sympathie; je ne vous dirai pas de comparer vos affreux chagrins à ceux-là et d'imiter ce courage stoïque, mais je vous dirai encore: Venez, venez auprès de nous. C'est presque une consolation que d'avoir à aimer de pareilles gens; et puis enfin, dites, ma pauvre enfant, lorsque après vos journées de solitude désolée vous cherchez le sommeil, quel souvenir consolant pouvez-vous évoquer? Aucun. Si, au contraire, vous aviez eu sous les yeux une scène aussi touchante que celle que je viens de vous raconter, est-ce que vous ne vous sentiriez pas moins malheureuse? Pourquoi n'en serait-il pas des maladies de l'âme comme de celles du corps; si un air pur et salubre peut redonner la vie, pourquoi une âme blessée ne se retremperait-elle pas dans une atmosphère de sentiments élevés et généreux?

«Je sais que vous êtes bonne, bienfaisante; mais, par cela même que vous êtes modeste, vous ne vous appesantissez pas sur le bien que vous faites, et la charité n'est pas un adoucissement à vos chagrins.

«Encore une fois, venez avec nous, nous vous distrairons, car vous trouverez aussi chez moi cette aimable et spirituelle comtesse A. de Semur, ma cousine, esprit fin, souple, brillant, et surtout impitoyable à tout ce qui est bas, lâche ou traître. Elle aime, dit-on, le paradoxe à l'excès; savez-vous pourquoi? pour pouvoir exalter ce qu'il y a de généreux et d'élevé dans toutes les opinions, mais aussi pour pouvoir immoler sans pitié tout ce qu'elle y trouve de ridicule ou de méchant!

«Vous souvenez-vous, lors du votre première entrée dans le monde à un bal du matin chez madame l'ambassadrice d'Autriche, d'avoir remarqué une étrangère d'une incomparable beauté, lady Flora Fitz-Allan? Elle ne vous a pas oubliée, elle. Je la vois aussi beaucoup; elle me parle sans cesse de vous. Ce jour-là elle admirait encore l'expression candidement étonnée de votre ravissante figure, lorsqu'on vint lui dire que vous aviez l'esprit le plus caustique et le plus méchant du monde (c'était, vous me l'avez dit depuis, une des premières calomnies de mademoiselle de Maran). Lady Flora resta stupéfaite d'étonnement, presque de crainte,—me dit-elle,—en songeant avec chagrin qu'un aussi naïf et aussi délicieux visage que le vôtre pût servir de masque à tant de méchanceté. Vous pensez bien que je l'ai vite désabusée. Elle m'a remerciée avec effusion; il lui eût été douloureux de penser que la candeur, que la beauté des traits pouvaient être si trompeuses. Vous serez folle de lady Flora. Quant à lord Fitz-Allan c'est le type accompli du grand seigneur anglais, c'est la loyauté dans la dignité.