«Vous avez dû rencontrer quelquefois la marquise de Sérigny et sa fille la duchesse de Grandval. Sinon, pour les connaître, imaginez-vous la grâce la plus parfaite jointe à une exquise distinction de manières et à une élégance pour ainsi dire native; car dans cette maison, le charme, le bon goût et la dignité semblent l'apanage héréditaire des femmes: c'est leur loi salique, à elles.
«En hommes, vous verrez souvent chez moi M. l'ambassadeur de ***, l'un de mes bons et anciens amis, homme de grand cœur, de rare courage, d'excellent sens et de haute raison, qui a fait vaillamment la guerre et qui est simple et bon, parce qu'il est brave et énergique. Je vous prie de croire, ma chère enfant, que je ne vois pas absolument que des gens graves, vous savez combien j'aime les contrastes; aussi je vous promets la fleur des pois de ce temps-ci, un de mes neveux, Gaston de Senneville: il est impossible d'être plus joli, plus gracieux, plus parfaitement élevé et pourtant plus inoffensif, pour ne pas dire plus insignifiant. C'est un de ces charmants jeunes gens qui marchent en tête des adorateurs d'une femme à la mode, comme les chefs de chœur des tragédies antiques: aussi, moi qui ne suis plus femme à la mode, je m'étonnais de le voir si souvent chez moi; il m'a avoué qu'il m'aimait comme la meilleure parente du monde d'abord, et puisque ses habitudes chez moi lui donnaient une consistance, un reflet sérieux que son âge ne lui permettait pas d'espérer et qui lui faisait grand bien. Il a d'ailleurs le bon esprit de n'être nullement exclusif, et de montrer partout sa jolie figure et ses excellentes façons. Il va sans dire qu'il voit ce qu'on appelle la nouvelle cour: c'est lui qui nous tient au courant de tout ce qui se passe, dans cette société-là, où il y a, dit-il, quelques femmes charmantes, quoique assez étrangement élevées, et des hommes généralement inconcevables. Ces cailletages nous amusent beaucoup; et puis il est toujours bon que chaque maison ait quelqu'un des siens qui sacrifie au pouvoir du moment; on ne sait pas ce qui peut arriver: c'est un de nos principes de toujours tenir par un lien quelconque à ce qui est le gouvernement du jour.
«Mais, voyez un peu, je m'appesantis sur de pareils accessoires, et je ne vous parle pas longuement d'un de nos meilleurs amis, qui est presque l'âme de mes réunions. Je vous ai dit en courant que M. de Rochegune était de retour, sans plus vous donner de détails; je veux réparer cette omission. Je ne l'aurais jamais reconnu, tant le soleil d'Orient l'a hâlé. Après avoir combattu avec les Grecs contre les Turcs, il s'en est allé en curieux faire la guerre aux Circassiens avec les Russes. Il est impossible de conter avec plus de charme toutes ces campagnes vraiment merveilleuses. Il a acquis ce qui lui manquait, à mon avis, c'est une assurance, une fermeté, un entrain qui relèvent à sa vraie hauteur son caractère, que je trouvais trop beau pour être si timide et si réservé. Cet entrain, comme vous le pensez, a été bien douloureusement comprimé par la nouvelle de la mort funeste de M. de Mortagne. Nous causons souvent de cet excellent ami. M. de Rochegune a pour vous un intérêt profond, sincère. Tout le monde l'aime pour sa bonté, pour son esprit et pour sa loyauté chevaleresque. C'est vraiment un homme d'un courage moral extraordinaire; aucune considération n'arrête sa franchise; il dit et ose ce que personne ne dit et n'ose. La comtesse A. de Semur dit de lui avec beaucoup de justesse: Il est impossible d'être plus effrontément honnête homme. Il parle souvent à la chambre des pairs; sa parole incisive et âpre ne ménage ni amis ni ennemis lorsqu'il défend contre eux un des grands principes qu'il met au-dessus des hommes et des choses. Quoique jeune, on compte fort avec lui; car son influence égale son indépendance.
«Voici ma tâche à peu près remplie, ma chère Mathilde. J'ai essayé de vous peindre les personnes au milieu desquelles vous vivrez si vous le voulez, et qui vous attendent, non pour vous aimer, mais pour vous dire qu'elles vous aiment depuis longtemps.
«Croyez-moi, ma chère Mathilde; autant le monde est souvent méchant et calomnieux en général, autant une intimité choisie est bienveillante et dévouée pour les personnes qui la composent.
«Chère enfant, je vous l'ai dit, j'avais commis des fautes, je l'avoue; mais on ne s'était pas borné à me les reprocher, on avait tout exagéré, jusqu'à la plus abominable calomnie. Il a fallu mon nom, ma famille, mes alliances, ma fortune, mon caractère, pour résister à ce déchaînement universel. Eh bien! depuis que je me suis retirée de ce monde bruyant, depuis que les années, le malheur, la raison, la religion m'ont donné une solidité de principes et une régularité que je n'avais pas, je n'ai trouvé autour de mol qu'indulgence, sympathie et intérêt.
«Je n'ai pas besoin de vous dire, en vous nommant les personnes que je vois habituellement, qu'elles composent l'élite de la meilleure compagnie, et que leur assiduité chez moi m'absout pour ainsi dire de tous mes torts passés: le prince et la princesse d'Héricourt, entre autres, sont de ces personnes dont la vie entière a été d'une pureté si éclatante, dont le caractère a une autorité si imposante, que de leur blâme ou de leur louange dépend l'accueil qu'on vous fait dans le monde. Le prince d'Héricourt, en un mot, représente tout ce qu'il y a d'honorable, de délicat, de courageux et d'élevé; quoiqu'il vive assez retiré, il faut le dire à la louange de la société, il a peut-être encore plus d'influence sur elle qu'il n'en avait avant les malheurs qui l'ont frappé, et qu'il supporte si noblement. Vous sentez donc combien je suis heureuse et fière de l'attachement que me porte ce couple vénérable.
«Et puis enfin, vous le dirai-je, ce qui remplit mon cœur de joie de reconnaissance, c'est qu'on aime Emma comme elle mérite d'être aimée.
«Il se peut qu'on sache le secret de sa naissance, quoiqu'elle passe pour une orpheline dont je me suis chargée; mais la délicate réserve dont on fait preuve à ce sujet m'est du moins un témoignage de tolérance bienveillante. Vous avez vu combien elle était belle, n'est-ce pas, mon Emma; eh bien! si l'orgueil maternel ne m'aveugle pas, elle est encore embellie! Et puis l'éducation qu'elle a reçue sous mes yeux au Sacré-Cœur a développé, a mûri toutes les excellentes dispositions qui étaient en elle. Deux ou trois fois par semaine je la garde le soir avec moi; tous mes amis en sont enchantés. Mais vous la verrez...
«Vous la verrez!... Hélas! la verrez-vous, Mathilde? renoncerez-vous à cette vie solitaire et désolée où vous passez vos plus belles années? En vérité, pauvre enfant, on dirait que votre douloureuse retraite est une expiation... une expiation... mon Dieu! du mal qu'on vous a fait sans doute!