«Mais je me rassure; vous avez à cette heure de si graves raisons pour venir à Paris, qu'il y aurait de la folie à vous à hésiter. Par cela même que vous tenez beaucoup à Maran, il faut au moins vous mettre à même de le posséder.

«Je n'ose espérer que la dernière considération que je vais vous faire valoir puisse vous décider, mais enfin j'essaye.

«Vous savez que j'habite maintenant une maison de la rue de Lille. Au fond du jardin de cette maison existe un charmant pavillon qui était occupé par la marquise-douairière de Montal; elle l'a quitté, il est tout prêt. Voulez-vous le prendre? Je ne crois pas que votre maison soit plus considérable que la sienne; en tout cas, une partie de mes communs m'est complétement inutile, et je les mets à votre disposition. Le jardin est vaste; vous serez isolée lorsque vous le voudrez au fond de votre pavillon. Si vous ne désirez voir personne, vous ne verrez personne; mais au moins, moi et Emma, nous serons là, et croyez-moi, chère enfant, il est toujours consolant d'avoir auprès de soi des cœurs bons et dévoués.

«Mathilde, réfléchissez bien à ce que je vous propose. Je concevrais votre répugnance à venir à Paris pour y vivre seule: à votre âge, dans votre position, ce serait impossible. D'un autre côté, il ne faut pas songer à habiter avec votre tante, puisque votre indigne cousine demeure chez elle. Ma proposition satisfait donc aux convenances et vous laisse en même temps une complète liberté.

«Je suis devenue tout à fait vieille femme. Vous savez que lorsque je l'ai voulu, j'ai toujours fait compter avec moi; je puis donc vous être un très-bon chaperon... grâce à cette espèce de communauté d'habitation.

«Encore un mot, Mathilde. Je ne vous aurais jamais proposé de venir me rejoindre si je n'avais tellement établi et affermi ma nouvelle position dans le monde, que vous puissiez trouver auprès de moi aide et protection... Si le choix, si la sûreté et surtout si l'autorité de mes relations ne me mettaient pas désormais à l'abri de toute calomnie, je n'aurais pas osé me charger auprès de vous d'un rôle presque maternel... Vous me comprenez, n'est-ce pas? chère enfant... Cet aveu ne doit pas vous étonner; je vous en ai fait d'autres plus humiliants pour ma vanité.

«Croyez-moi donc; si je vous dis: «Venez à moi,» c'est que vous pouvez y venir avec confiance et sécurité.

«Emma entre à l'instant chez moi; elle me prie de la rappeler à votre souvenir, de vous dire qu'elle a bien souvent songé à vous et que, sans vous connaître beaucoup, elle vous aime autant que vous m'aimez.

«Ce sont ses propres paroles. Elles sont trop douces à mon cœur pour que je ne vous les répète pas en vous disant encore: venez, venez... vous êtes aussi aimée qu'impatiemment attendue.

«Mille amitiés bien tendres.