—Je patientais toujours,—reprit-elle;—je me disais: Les regrets que lui laisse cette horrible femme ne pourront pas durer... Je priais le bon Dieu de toucher mon fils de sa grâce et de le ramener à moi... Je fis dire des messes à sa patronne... Hélas! tout fut inutile... tout... Plus j'allais, plus je voyais que je n'étais plus rien... que je ne pouvais plus rien pour mon fils,—ajouta-t-elle d'une voix entrecoupée de sanglots;—mais je n'osais rien lui en dire: il était déjà si malheureux! j'attendais toujours... Quelquefois, pour me contenter, il prenait un air moins triste... Une fois le malheureux enfant voulut sourire... Je fondis en larmes, tant son triste et doux sourire était navré, et je me promis bien de ne plus le contraindre ainsi... Devant Dieu, qui m'entend, je vous le jure, jamais je ne lui ai reproché son chagrin; seulement... peu à peu cela m'a découragée, accablée... Le voyant insouciant de tout, je suis devenue comme lui, insouciante de tout... j'ai laissé aller les choses comme elles ont voulu aller, dans cette maison... Tout est négligé, l'herbe pousse partout dans le jardin, comme elle poussera bientôt sur la fosse d'une pauvre vieille femme qui n'est plus bonne à rien sur la terre, puisqu'elle ne peut pas consoler son fils...
Cet abattement contrastait si fort avec la fermeté un peu âpre que j'avais toujours vue à madame Sécherin, que je fus effrayée. Cet affaiblissement moral présageait sans doute un grand affaiblissement physique. J'essayai de la rassurer en lui citant mon exemple.
—Sans doute,—lui dis-je,—ces deux années ont dû vous sembler cruellement longues; mais songez que toute douleur finit par s'user... Plus les regrets de votre fils ont été violents, plus le terme de sa délivrance approche à son insu. Moi aussi, bonne mère, j'ai beaucoup souffert; j'ai non-seulement perdu l'homme à qui j'avais voué ma vie entière, mais j'ai perdu mon enfant et avec lui la seule chance de bonheur que je pusse encore espérer... Eh bien! à d'affreux déchirements a succédé le calme... Calme triste, il est vrai, mais qui est presque du bonheur, si je le compare à tout ce que j'ai ressenti... Courage donc, bonne mère... courage... vous touchez peut-être au terme de vos peines... Comme votre fils, je suis victime de cette femme... Un mépris glacial a remplacé ma haine... L'heure n'est pas loin où votre fils éprouvera comme moi...
Madame Sécherin secoua tristement la tête et me répondit, hélas! je dois l'avouer, avec un bon sens qui m'effraya:
—Ce n'est pas la même chose... Votre mari était de votre condition... C'était pour vous un homme ni au-dessus ni au-dessous de ceux que vous aviez l'habitude de voir... Cela vous manque moins à vous, tandis que mon pauvre enfant n'avait jamais connu de femme qui, en apparence du moins, pût être comparée à cette misérable.
Puis, recouvrant un éclair de son ancienne énergie, madame Sécherin s'écria:
—Mais cette infâme, dans son affreux orgueil, aura donc deviné juste en me prédisant, avec son audace de Lucifer, qu'on n'oubliait pas une femme comme elle, que mon fils la regretterait toujours; qu'il la pleurerait avec des larmes de sang!... O mon Dieu, mon Dieu!... ta volonté est impénétrable... Il faut avoir bien de la foi pour ne pas désespérer de ta justice... Il faut bien aimer son enfant pour l'aimer encore quand l'amour qu'on lui porte est aussi inutile...
Madame Sécherin revenait sur cette pensée, qui lui semblait douloureuse; je tâchai de l'en distraire.
—Ne croyez pas cela,—lui dis-je.—Sans vous, sans vos soins assidus, la vie de votre fils lui serait mille fois plus affreuse encore.
—Comment cela pourrait-il être? Il ne regretterait pas cette, femme plus qu'il ne la regrette!—reprit madame Sécherin avec une sombre opiniâtreté.—Oui, car s'il n'était pas si malheureux, je dirais qu'il est un mauvais fils, un ingrat...