—Mais votre mère...

—Mais ma mère n'était que ma mère... et ma femme était ma femme!—s'écria-t-il courroucé.—Le temps que j'ai passé près d'Ursule sera toujours le plus beau temps de ma vie... Elle qui m'était si supérieure par l'esprit et par l'éducation, elle s'était mise à mon niveau! Et puis si belle... si belle! Oh! que de nuits de rage furieuse j'ai passées dans notre chambre déserte en l'appelant à grands cris!... Oublier!... mais vous ne savez donc pas que je l'aimais autant, plus peut-être, pour sa ravissante beauté que pour son esprit charmant?... Oublier!... et pourquoi? pour vivre tête à tête avec ma mère, n'est-ce pas? Quelle compensation!

—Mais ce que vous dites là est affreux... Croyez-vous qu'il ne lui soit pas pénible de voir combien ses consolations sont impuissantes?

—Eh! que ma mère veut-elle de plus?... elle est heureuse et contente... J'ai abandonné Ursule à son sort... j'ai juré sur la mémoire de mon père de ne plus la revoir... de ne jamais lui pardonner... Je tiens ma promesse... quoiqu'elle me coûte. Pourquoi ma mère veut-elle me disputer mes larmes... mes larmes que je lui cache tant que je puis?... Pourtant...—Et les lèvres de M. Sécherin tremblèrent convulsivement, de grosses larmes roulèrent dans ses yeux, il cacha sa tête dans ses mains et tomba assis sur un banc de pierre en sanglotant.

Épouvantée de cet affreux amour, je restai muette...

—Tenez, je suis ridicule, je suis vil, je suis fou... je le sais,—reprit mon cousin en essuyant ses yeux, mais, que voulez-vous! c'est plus fort que moi... Accablez-moi, je le mérite, car... car je l'aime encore...

—Vous l'aimez encore?

—Oui... c'est honteux, c'est horrible... je l'aime autant que je l'ai jamais aimée.

—Est-il possible, mon Dieu!

—J'ai beau me raisonner, j'ai beau me dire que sa conduite avec votre mari est mille fois plus coupable que si elle avait cédé à l'amour... j'ai beau me dire qu'il faut être profondément corrompue pour s'être donnée ainsi qu'elle s'est donnée... Eh bien! sans ma mère... entendez-vous! sans ma mère, vingt fois je serais allé tuer M. de Lancry ou me faire tuer par lui; si je l'avais tué, je me serais jeté aux pieds d'Ursule pour tout lui pardonner... et je suis sûr qu'à force d'indulgence et de bonté je l'aurais ramenée à de bons sentiments... Car, voyez-vous, personne ne la connaît comme moi...—dit-il en essuyant ses yeux.—C'est bien plutôt sa tête que son cœur qu'il faut accuser.