Ainsi, je n'oublierai de ma vie ces paroles de la vénérable princesse d'Héricourt lorsque je lui fus présentée ce même soir par madame de Richeville.

—Quoique j'aie le plaisir de vous voir aujourd'hui pour la première fois, madame,—me dit-elle,—je vous connais, et permettez-moi de vous le dire, je vous aime depuis que j'ai entendu parler de vous par ma chère Amélie (c'était le nom de baptême de madame de Richeville); moi et ses amis, qui sont aussi les vôtres, nous l'engagions toujours à hâter votre retour à Paris. A votre âge, une vieille grand'mère peut vous dire cela, à votre âge, la solitude est dangereuse; en s'isolant de toute affection, on finit malgré soi par soupçonner le monde d'égoïsme ou d'insensibilité. Mais je vous assure qu'il n'en est rien; j'ai toujours vu les plus touchantes, les plus nobles sympathies aller avec bonheur au-devant des nobles et des touchantes infortunes.

—Et moi, madame,—me dit gaiement la comtesse de Semur avec sa vivacité cordiale,—dût-on m'accuser de paradoxe comme on m'en accuse souvent, je vous avoue que je voudrais presque vous savoir encore au fond de votre Touraine; mais, sans doute, vous étiez notre idéal: pour nous consoler de ne pas vous voir, nous disions que l'idéal se rêve et ne se rencontre pas; au lieu que maintenant, si nous allions vous perdre, nous vous aimerions encore plus, et nous vous regretterions bien davantage.

Puis, comme je me défendais modestement de ces louanges, la princesse d'Héricourt me prit la main et me dit d'une voix profondément émue:

—Veuillez songer, madame, qu'il peut y avoir à admirer chez une jeune femme autre chose que sa beauté, sa grâce et son esprit... et vous sentirez la distance qui existe entre une flatterie banale et un hommage sérieux et mérité.

Après ces présentations, je m'approchai d'Emma. Elle était vêtue d'une robe blanche très-simple; les épais bandeaux de ses magnifiques cheveux blonds ondulés dessinaient le fin et pur ovale de son visage d'albâtre rosé. Elle me parut d'une éblouissante beauté: à son passage à Maran, elle avait quatorze ans; deux années de plus avaient accompli sa taille svelte et élancée comme celle de la Diane antique.

Je fais cette comparaison mythologique parce que les traits d'Emma, comme ses moindres mouvements, étaient empreints d'une grâce sérieuse, chaste et réfléchie, qui eût été de la majesté, si on pouvait appliquer ce mot à une jeune fille de seize ans, dont les grands yeux d'azur, dont le frais sourire révélaient la candeur enfantine.

Ce soir-là, comme toujours, Emma s'occupait des soins du thé et l'offrait avec des distinctions de prévenance dont quelques-unes me touchèrent. Ainsi, après avoir présenté une tasse à la princesse d'Héricourt, qui l'accepta, elle trouva le moyen, en s'inclinant légèrement, de baiser la main de la princesse au moment où elle allait toucher la soucoupe. Se rappelant sans doute, que madame de Semur aimait le thé moins fort, elle eut l'attention de l'affaiblir. Si j'insiste sur ces puérilités, c'est que justement Emma savait leur donner la valeur des attentions les plus délicates.

Jamais je n'oublierai non plus le sourire mélancolique que madame de Richeville me jeta lorsque Emma lui dit de sa voix harmonieuse et suave:—Vous offrirai-je du thé, madame?

Hélas! ce mot froid et indifférent, madame, navrait cette pauvre mère; il fallait se résigner... aux yeux du monde, sa fille n'était pour elle que mademoiselle de Lostange, orpheline et sa parente éloignée.