Au bout de quelques jours, Emma fut en confiance avec moi, je pus admirer les trésors de cette âme ingénue. C'était un cœur si sincère, si droit, si répulsif à tout ce qui était en désaccord avec son élévation naturelle, que jamais Emma n'a compris certains vices et certains défauts.

Les mauvaises actions étaient pour elle des effets sans cause, de monstrueux accidents; les odieux calculs, les instincts désordonnés qui amènent une bassesse ou un crime, dépassaient son intelligence complétement et adorablement bornée à l'endroit des passions: Emma était une exception aussi rare dans son espèce que l'étaient mademoiselle de Maran et Ursule dans la leur.

Je ne fus pas longtemps à deviner la cause de la vague tristesse qui semblait augmenter la mélancolie d'Emma... La pauvre enfant regrettait sa mère, qu'elle avait perdue au berceau, lui avait-on dit. Sa reconnaissance pour madame de Richeville était tendre et sincère, mais Emma faisait ce calcul d'une naïveté sublime:

«Puisque une parente éloignée est si bonne pour moi... qu'aurait donc été ma mère!»

Ayant pénétré le secret de la tristesse d'Emma, je me gardai bien d'en parler à madame de Richeville: c'eût été lui porter un coup affreux. Dans son adoration pour sa fille, elle eût été capable peut-être de lui avouer le secret de sa naissance; et je n'osais prévoir le bouleversement que cette révélation eût apporté dans les sentiments d'Emma pour madame de Richeville: quelle lutte cruelle ne se fût pas élevée dans l'âme de cette jeune fille d'une vertu si fière, si ombrageuse, lorsqu'elle eût appris que sa mère avait commis une grande faute, et que sa naissance, à elle, pauvre enfant, était presque un crime!

Emma était la franchise même; la perspicacité ne me manquait pas, et je sentais pourtant qu'il y avait en elle un côté mystérieux qui m'échappait encore.

Chose étrange! j'étais convaincue qu'elle avait un secret, et qu'elle ignorait elle-même ce secret. Je la savais incapable de dissimuler aucune de ses impressions; elle n'avait pas dit à madame de Richeville la cause de sa vague tristesse au sujet de sa mère, parce qu'elle avait senti que cet aveu devait être pénible pour celle qui l'avait entourée de soins maternels.

Je pressentais donc qu'Emma me cachait quelque chose, non par fausseté, mais par ignorance, mais parce qu'elle ne pouvait ni s'expliquer ni préciser plus que moi la cause de certaines bizarreries qui m'avaient frappée.

Ainsi, lorsque l'hiver fut arrivé et qu'elle vit tomber la première neige, elle devint pâle comme cette neige, tressaillit et s'écria douloureusement:

—Ah! la neige!!!