Je restai assez longtemps avant de ressentir, si cela se peut dire, le contre-coup de mon entretien avec M. de Rochegune.

Il y avait en lui tant de franchise et de loyauté, que je n'apportai pas dans nos relations la réserve que son aveu aurait peut-être dû m'imposer.

Je continuai de le voir presque chaque soir chez madame de Richeville, où il venait très-assidûment, ainsi que les autres amis de la duchesse; assez souvent aussi je le vis chez moi le matin.

J'avais une telle confiance en moi et en lui que je me laissais aller sans crainte au charme de cette affection naissante. Je ne le cachais pas, j'étais fière, et, je le crois, justement fière des preuves d'attachement que M. de Rochegune m'avait données et de la noble influence qu'à mon insu j'avais exercée sur sa vie.

Je jouissais de ses succès, qui grandissaient chaque jour. Il parlait rarement à la chambre des pairs, mais son éloquence faisait vibrer toutes les âmes généreuses; l'influence de sa parole était d'autant plus puissante que son indépendance était absolue. Il n'appartenait à aucun parti, ou plutôt appartenait à tous par ce qu'ils avaient de noble et d'élevé; partisan déclaré de ce qui était juste, humain, grand, vraiment national, il était impitoyable aux lâchetés, aux égoïsmes, aux hypocrisies: ne s'inféodant à personne, il s'était fait ainsi une position exceptionnelle, stérile pour les avantages personnels qu'il aurait pu en tirer, admirablement féconde pour les augustes vérités qu'il répandait en France, en Europe.

Le retentissement de son nom et de son beau caractère alla si loin, qu'un souverain du Nord, après avoir résisté à toutes les instances de la diplomatie française au sujet d'une concession qu'on lui demandait, fit remettre à M. de Rochegune une lettre dans laquelle il l'informait que, quoiqu'il ne le connût pas personnellement, il se faisait un plaisir d'accorder à la considération de son nom et des services qu'il rendait à la cause de l'humanité... ce qu'il avait jusqu'alors refusé.

Il y avait, ce me semble, autant de touchante estime que de haute bienveillance dans cet hommage d'un prince qui, n'ayant eu aucune relation avec M. de Rochegune (absolument étranger à la question qui se traitait), et sachant son désintéressement des emplois publics, trouvait pourtant le moyen de lui faire une noble part dans les affaires du pays, en accordant à la seule influence de son caractère une concession des plus importantes.

Je n'oublierai jamais la joie de M. de Rochegune lorsqu'il vint me confier cette bonne nouvelle, ni la grâce touchante avec laquelle il voulut me persuader que, puisant toutes ses nobles inspirations dans ma pensée, c'était à moi qu'il devait rapporter cette faveur insigne dont il était si fier.

Quoique inespérée, cette grâce combla plus qu'elle n'étonna les amis de M. de Rochegune. Sa philanthropie éclairée, son talent d'orateur, les guerres qu'il avait faites, son instruction profonde, variée, en faisaient un personnage très-éminent.

Presque tous les étrangers distingués, soit par le savoir, soit par la naissance, tenaient beaucoup à être reçus chez madame de Richeville; et il était facile de voir que la société de la duchesse aimait à faire montre de M. de Rochegune, qui s'était concilié les plus hautes et les plus flatteuses sympathies.