Et pourtant, une fois dans l'intimité, personne mieux que lui n'avait l'art de faire oublier cette supériorité si éclatante et si reconnue, par une simplicité charmante, par une gaieté douce et communicative. Il avait non-seulement le rare talent de plaire, mais encore celui de donner envie de plaire.

Ses préférences pour moi, et, pourquoi ne le dirais-je pas, mes préférences pour lui, car l'affection qui les dictait n'avait rien qui pût me faire rougir, semblaient si naturelles et étaient tellement avouées par nous dans la société de madame de Richeville, qu'on se serait pour ainsi dire fait un scrupule de priver M. de Rochegune du plaisir de m'offrir son bras ou de se placer à côté de moi; cette bienveillante tolérance, de la part de personnes d'une rigidité connue, prouvait assez combien notre attachement était honorable.

J'avais une tendre amitié pour madame de Richeville; chaque jour elle me témoignait de nouvelles bontés. Je chérissais Emma comme j'aurais chéri une jeune sœur, jamais je n'avais été plus heureuse.

Je passais presque toutes mes soirées chez madame de Richeville, à l'exception de mes jours de Bouffons et de quelques autres jours où je restais seule à rêver.

Le matin, je faisais quelques promenades, des visites intimes, ou bien je me mettais au piano.

Je me trouvais si bien de cette nouvelle vie calme et intime, que je n'avais pas voulu consentir à aller quelquefois au bal.

Un fait peut-être inouï dans les fastes de la société vint montrer sous un nouveau jour le caractère déjà si excentrique de M. de Rochegune.

Pour comprendre ce qui va suivre, je dois dire, ce que j'avais d'ailleurs très-facilement oublié, que M. Gaston de Senneville, neveu de madame de Richeville, s'était occupé de moi, pensant nécessairement que l'évidence des soins de M. de Rochegune et l'évidence non moins grande avec laquelle je les accueillais, constituaient une sorte d'amitié fraternelle qui lui laissait, à lui, M. de Senneville, toutes les chances possibles de m'inspirer un sentiment plus tendre.

Il était fort jeune; il avait, je crois, vingt ans. Madame de Richeville le recevait avec bonté: c'était la nullité dans l'élégance et l'insignifiance dans la bonne grâce la plus parfaite; ayant d'ailleurs des manières excellentes, et suppléant à ce qui lui manquait du côté de l'esprit par un usage du monde si précoce, que ses façons exquisement formalistes faisaient un contraste presque ridicule avec sa jolie figure encore toute juvénile.

Après les enfants savants, les petites filles qui font les madames, je ne sais rien de plus fâcheux que les très-jeunes gens qui remplacent la gaieté, l'étourderie confiante de leur âge par un aplomb sérieux, par un dédain profond de tout ce qui est franchement joyeux et amusant. Certes cette cérémonieuse exagération est encore préférable à l'insouciance ou à la familiarité presque grossière de beaucoup d'hommes de la société; aussi, moi et madame de Richeville, nous ne plaisantions que très-intimement de la fatuité grave et compassée de son neveu.