Je l'avais accueilli avec d'autant plus de bienveillance que je ne lui supposais pas la moindre prétention. Il ne m'avait d'ailleurs rendu que de ces hommages que tout homme bien né doit rendre à une femme; mais, de nos jours, les gens de très-bonne compagnie sont si rares, et les hommes s'occupent si peu des femmes, que les moindres égards deviennent presque compromettants. Ainsi ce qui passait pour du savoir-vivre dans le très-petit cercle de madame de Richeville devait sans doute passer pour une cour très-assidue et très-éclairée dans une société moins restreinte et moins choisie.
Il fallait la scène que je raconte pour m'éclairer sur les intentions qu'on prêtait à M. de Senneville ou qu'il avait manifestées lui-même, mais dont je n'avais jamais eu le moindre soupçon.
Madame de Richeville entra un matin chez moi et me dit en m'embrassant:
—Vous me voyez folle de joie. Vous êtes l'héroïne d'un fait inouï, incroyable; on vous aime, on vous admire au delà de ce qu'on peut imaginer; on veut vous dédommager de tout ce que vous avez souffert. Quand je vous disais que le monde avait du bon... il vous rend justice. Me voici décidément optimiste.
Madame de Richeville semblait si exaltée que je lui dis en souriant:
—Mais expliquez-vous donc, dites-moi donc comment je suis devenue, sans m'en douter, l'héroïne de ce fait inouï, incroyable.
—Je vais vous dire cela et vous faire rougir!... oh! mais rougir de toutes vos forces, car les louanges ne vous ont pas été épargnées; mais ce qu'il y a de charmant, c'est que c'est une sottise de mon neveu Gaston de Senneville qui a inspiré à M. de Rochegune les plus éloquentes paroles... et... Mais je vais tout vous dire. Vous savez qu'hier soir, par hasard, j'ai fermé ma porte pour aller au jeudi de madame de Longpré. Je ne pouvais m'en dispenser: il y avait des siècles que je n'y étais allée. Notre bonne princesse et le prince se faisaient les mêmes reproches. J'étais convenue avant-hier avec eux d'aller les prendre; hier nous arrivons tous trois chez madame de Longpré. Je n'estime pas le caractère de cette femme: avec tout son esprit, elle manque de courage; elle laisserait atrocement déchirer devant elle le plus dévoué de ce qu'elle appelle ses amis intimes, sans autres observations que des... Ah! mon Dieu! que dites-vous là? Je n'aurais jamais cru cela!... Mais est-ce bien vrai?... C'est sans doute exagéré, etc. Le prince d'Héricourt va maintenant si peu dans le monde que son arrivée chez madame de Longpré fut presque un événement. Vous ne sauriez croire, ma chère Mathilde, l'effet imposant que produisit sa présence, et comme elle changea presque subitement l'aspect de ce salon au moment où nous entrâmes. On y parlait si bruyamment que c'est à peine si l'on entendit nous annoncer: lorsque le nom du prince retentit, il se fit tout à coup un profond silence; tous les hommes et même quelques jeunes femmes se levèrent.
—Je pense comme vous,—dis-je à madame de Richeville;—en songeant à ces hommages rendus à un homme aujourd'hui déchu de tant de splendeurs passées, mais qui porte à sa hauteur un des plus beaux noms de France, on se réconcilie avec le monde.
—N'est-ce pas? Mais attendez la fin, vous vous étonnerez bien davantage. Il est inutile de vous dire que madame de Longpré voit tout Paris; sa maison est curieuse, parce qu'on y rencontre les sommités (vraies ou contestées) de toutes les opinions et de toutes les sociétés. Après l'arrivée du prince et de sa femme, madame de Longpré, qui, après tout, fait à merveille les honneurs de chez elle, au lieu d'encourager, selon son habitude, une conversation maligne ou méchante, monta l'entretien sur un ton digne de ses nouveaux hôtes. Quelques moments après arriva M. de Rochegune. Son discours d'avant-hier à la chambre des pairs avait eu un grand retentissement; tous les yeux se tournèrent vers lui. Le prince lui tendit la main et l'accueillit comme toujours, avec cette affectueuse cordialité qui devient une précieuse distinction. D'autres personnes arrivèrent, parmi celles-ci mon cher neveu Gaston de Senneville, superlativement bien cravaté, un ravissant bouquet à sa boutonnière et se présentant, vous le savez, avec cette aisance compassée, cette grâce étudiée qui vous font rire...
—Et qui vous désespèrent.