«Mais ce domino... Peut-être est-elle jalouse de moi!... Oui... maintenant je me souviens de lui avoir dit, il y a quelques jours, que j'irais à ce bal de la mi-carême. Tout ce qui s'est passé hier m'a empêché d'y aller. Ursule ignorait ces changements dans mes projets; elle aura voulu m'épier. Ces allures sournoises sont quelquefois assez dans son caractère.

«Combien je me réjouis de vous avoir écrit! Je me sens mieux et plus calme en terminant cette lettre qu'en la commençant. Je renais à l'espérance. Oui, plus j'y réfléchis, plus le silence obstiné qu'Ursule a gardé sur ses projets et sur la cause de sa tristesse me paraît d'un bon augure; elle aura craint peut-être de se laisser pénétrer en me répondant. Sa distraction affectée l'a servie à souhait.

«Après deux années d'une liaison souvent troublée par la jalousie et la froideur, je l'avoue, mais enfin suivie, on n'abandonne pas ainsi un homme sans lui donner une raison, n'est-ce pas? Après les immenses sacrifices que j'ai faits pour elle, ce serait ignoble, barbare, insensé...

«Enfin, qui la forçait à revenir à Paris? Son mari était assez amoureux pour la reprendre, après la scène de Maran... J'avais bien songé à un retour à ce mari... cette femme est si bizarre!... Mais non, non... cela est impossible... Sans trop d'orgueil, je puis bien m'estimer fort au-dessus de M. Sécherin.

«Maintenant je me souviens de certaines remarques qui ne m'avaient pas d'abord autant frappé: lorsque je me suis oublié envers elle jusqu'à l'outrage, je n'ai lu dans ses yeux ni colère ni haine. C'était une complète indifférence. Or, Ursule est trop violente, trop fière, pour n'avoir pas ressenti vivement cette insulte. Une puissante raison l'a obligée de dissimuler; or, quelle peut être cette raison, sinon l'intérêt que je lui inspirais? Mon emportement même n'était-il pas une preuve de mon amour?...

«Tenez, encore une fois, je ne puis vous dire combien je me félicite de vous avoir écrit et de vous écrire; en pensant ainsi tout haut et avec confiance, de raisonnement en raisonnement, de conséquence en conséquence, je suis parti d'une impression horriblement triste pour arriver à un espoir presque réalisé.

«Je ferme cette lettre en hâte; répondez-moi courrier par courrier, maudit paresseux, car mes trois premières lettres sont encore sans réponse. Je ne vous en veux pas trop pourtant, car vous jugerez mieux de la position par l'ensemble des faits. Votre longue expérience du monde, votre froid désabusement, votre impartialité dans tout ceci, et surtout votre esprit net et ferme, vous permettront de tout apprécier clairement, de me donner des avis sérieux et surtout de me dire si vous pensez que je vois juste. Tout est là. Mon avenir dépend de cette dernière détermination d'Ursule. Elle m'a d'abord horriblement épouvanté; maintenant, au contraire, je la vois sous un jour si beau, qu'il fait rayonner à mes yeux mille adorables espérances.

«Vous allez me trouver bien lâche; mais, je vous en conjure, ne dissipez pas ces espérances sans me donner pour cela d'excellentes raisons, car vous me trouverez bien opiniâtre dans ce dernier espoir....

. . . . . . . . . .

«Quatre heures.