«Alors mademoiselle de Maran, entrant dans un accès de rage furieuse, lui fit les plus sanglants reproches, lui parla de son ingratitude, de son inconduite. Ursule sourit, et ne dit pas un mot. Enfin nous lui demandâmes comment elle vivrait; elle nous répondit qu'il lui restait environ trente mille francs de sa dot, et que cela lui suffirait.
«Telle est la cruelle position où je me trouve; je connais assez le caractère d'Ursule pour être certain qu'à moins d'un prodige, elle ne changera rien à ses résolutions. Je l'ai quittée il y a deux heures sans avoir pu en arracher une parole; j'ai beau me torturer l'esprit pour deviner la cause de cette brusque détermination, je n'y parviens pas plus que je ne parviens à pénétrer la cause du chagrin, de l'accablement où je la vois depuis quelque temps.
«Chez elle, cela ne peut être le remords de sa faute. D'abord je l'avais soupçonnée d'éprouver une passion réelle et profonde; mais quoique je l'aie vue en coquetterie avec plusieurs hommes de sa société, quoique j'aie eu souvent des doutes sur sa fidélité, doutes qui ne sont d'ailleurs jamais devenus des certitudes, rien dans ses relations mondaines avec les gens dont j'étais le plus jaloux n'avait eu le caractère de la passion: Ursule était avec eux comme avec moi, inégale, capricieuse, fantasque, hautaine; mais jamais je ne l'avais vue triste et rêveuse comme elle l'est depuis un mois...
«Mais... tenez... une idée... me vient à l'instant: oui... pourquoi non?... Ne riez pas de pitié... Pourquoi la tristesse croissante d'Ursule ne serait-elle pas causée par le regret de m'avoir fait dissiper plus de la moitié de ma fortune?
«Ce qui m'a toujours invinciblement soutenu dans mon amour malgré les caprices et les hauteurs d'Ursule, c'est cette conviction profonde, qu'elle ressentait pour moi un amour bien plus vif que celui qu'elle avouait, dissimulant ainsi et par orgueil, et dans la crainte de me laisser pénétrer l'influence que j'avais sur elle; croyant me dominer plus sûrement par ces alternatives de tendresse, de froideur ou de dédain.
«En quittant si brusquement mademoiselle de Maran sans me dire la raison de ce départ, pourquoi Ursule ne voudrait-elle pas me prouver qu'elle m'aime pour moi-même en renonçant aux splendeurs dont je l'ai entourée jusqu'ici? Dites, pourquoi non? Vaincue enfin par tant de preuves de passion, cette femme n'est-elle pas assez bizarre pour dédaigner maintenant ce luxe qui l'avait d'abord séduite? Peut-être elle rêve une vie obscure et tranquille dans quelque coin éloigné de la France ou dans un pays étranger... Si cela était... si cela était... oh! j'en mourrais de joie. Elle a totalement bouleversé mes goûts, mes habitudes; maintenant je déteste autant le monde que je l'aimais. Mon seul vœu serait de couler mes jours près d'elle au fond de quelque solitude ignorée; au moins là elle serait toute à moi, il n'y aurait pas une minute de sa vie qui ne m'appartînt.
«Ne prenez pas ceci pour de vaines paroles, pour des exagérations. Voilà plus de deux années que dure cette liaison, et j'aime Ursule plus ardemment, plus désespérément encore que le premier jour. Je me connais, je sais les ressources de son esprit si piquant, si original, si imprévu; sa beauté toujours provocante n'est-elle pas pour ainsi dire toujours nouvelle? posséder une telle femme, n'est-ce pas posséder tout un sérail!
«J'ai passé ma lune de miel seul avec ma femme; au bout de quinze jours tout a été dit; ç'a été une monotonie, une lourdeur de tendresse insupportable, aucun élan, aucun entrain... Au lieu qu'avec Ursule... Oh! une telle vie... avec Ursule... ce serait, je vous le répète, à en devenir fou de joie...
«Tenez... tenez... je ne me trompe pas, non, tout m'est expliqué maintenant. Après avoir si longtemps dissimulé, Ursule ne le peut plus; son amour pour moi, trop longtemps comprimé, va éclater enfin. Est-il, après tout, possible, probable, naturel, qu'une femme, si corrompue, si insensible qu'elle soit, ne se laisse pas à la fin toucher par tant d'amour?
«L'orgueil ne m'aveugle pas; je vous fais assez d'humiliants aveux pour que je puisse, d'un autre côté, me relever un peu: je suis jeune, j'ai eu assez de succès, je ne manque ni de monde ni d'esprit; j'ai été aimé, passionnément aimé, de femmes qui, aux yeux du monde, valaient bien Ursule, à commencer par ma femme et par son amie intime madame de Richeville. Pourquoi donc Ursule ne partagerait-elle pas ma passion? Elle a beau dire que, par cela même que je suis très-épris d'elle, elle ne ressent rien pour moi... ce sont des paradoxes dont elle berce son dépit; elle se sent maîtrisée par son amour, et elle ne veut pas en convenir.