«—Je vois tout, je devine tout,—m'écriai-je;—vous aimez quelqu'un, vous avez une intrigue, un amant; mais, par l'enfer! celui-là que vous voulez aller rejoindre si effrontément ne sortira pas vivant de mes mains... Et d'abord, je m'installe ici, je n'en bouge pas,—m'écriai-je, m'asseyant sur un sofa.
«—A votre aise, monsieur,—me dit-elle,—et, sans paraître s'apercevoir de ma présence, elle continua ce qu'elle avait entrepris.
«Ce sang-froid, cette dureté, cette impudence m'exaspérèrent; je lui arrachai des mains les papiers qu'elle tenait, et je les jetai au milieu du salon.
«Elle me regarda d'un air impassible, haussa les épaules et fit un mouvement pour sortir. Je la saisis rudement par le bras.
«—Vous ne sortirez pas,—m'écriai-je;—vous ne sortirez pas que vous ne m'ayez dit pourquoi vous êtes allée cette nuit au bal de l'Opéra sans m'en prévenir, souffrante comme vous l'êtes... car vous êtes pâle et bien changée... Malheureuse femme!—lui dis-je sans pouvoir vaincre encore mon attendrissement et mes larmes à la vue de son visage amaigri,—quel impérieux motif a donc pu vous conduire à ce bal?... Répondez...
«Sans me dire un mot, elle se dégagea doucement de mon étreinte; j'étais devant la porte, lui barrant le passage: elle s'assit, appuya son coude sur le bras d'un fauteuil, posa son menton dans sa main, et resta ainsi immobile et muette. Je connaissais ce caractère intraitable; la douceur, la prière n'en obtenaient pas plus que les menaces et la violence; je m'humiliai lâchement encore une fois. La résolution qu'elle venait de prendre était si brusque, elle brisait si affreusement mes espérances, que je voulus tenter les derniers efforts pour fléchir cette femme; je lui dis tout ce que peuvent inspirer la passion la plus désordonnée, le dévouement le plus aveugle, le désespoir le plus vrai, le plus douloureusement vrai... prières, sanglots, emportements, tout fut vain, tout échoua devant ce cœur de marbre. Voulant à tout prix la faire sortir d'un silence qui m'exaspérait, j'allai jusqu'à l'injure, jusqu'aux reproches les plus ignobles; rien, rien... pas un mot.
«On eût dit une statue. Elle ne m'entendait même pas. Son esprit était ailleurs. Son regard vague, distrait, semblait suivre je ne sais quelle pensée dans l'espace: par deux fois un faible et triste sourire erra sur ses lèvres, et elle fit un léger mouvement de tête, comme si elle eût répondu à une réflexion intérieure.
«Désespéré, je descendis chez mademoiselle de Maran. Toujours égoïste, cette femme ne voyait dans la détermination d'Ursule que ce qui la touchait personnellement. Elle s'écria, dans un dépit furieux, qu'une fois Ursule partie, l'hôtel de Maran redeviendrait désert; qu'elle s'était habituée à l'esprit d'Ursule, à son enjouement; qu'elle ne pouvait maintenant supporter la pensée d'être séparée d'elle, tant l'isolement l'épouvantait; elle me conjurait d'unir mes efforts aux siens pour retenir Ursule, comme si ce n'était pas mon seul, mon unique désir; enfin, malgré son avarice croissante, mademoiselle de Maran s'écria qu'elle ne regarderait à aucun sacrifice pour garder Ursule auprès d'elle; que si les 40,000 fr. qu'elle me donnait ne suffisaient pas pour rendre sa maison agréable, elle me donnerait davantage, tout ce qui serait nécessaire, dût-elle entamer ses capitaux; il lui restait si peu d'années à vivre qu'elle pouvait faire cette folie, disait-elle...
«J'entre dans ces détails pour vous montrer l'influence d'Ursule: elle pouvait vaincre l'avarice sordide de mademoiselle de Maran, qui jusqu'alors avait honteusement abusé de ma prodigalité et m'avait à grand'peine donné annuellement l'argent qu'elle m'avait promis pour tenir sa maison.
«Nous remontâmes auprès d'Ursule avec mademoiselle de Maran. Celle-ci la supplia, mit en œuvre tout son esprit, toutes ses flatteries pour la décider à ne pas la quitter, Ursule fut inflexible. Mademoiselle de Maran pleura (mademoiselle de Maran pleurer!), s'écria que le sort d'une pauvre vieille femme, seule et abandonnée aux soins de ses valets, était horrible; qu'elle avouait avoir été assez méchante pour s'être fait tant d'ennemis; qu'une fois Ursule partie, personne ne viendrait la voir; que la révolution de juillet avait dispersé les anciennes relations sur lesquelles elle aurait pu compter. Ursule fut inflexible.