—Il faut pourtant m'entendre encore. J'ai la plus grande envie de voir les tableaux de l'ancien Musée; vous parlez peinture comme un poëte. Ce n'est pas une épigramme, c'est une louange, et je me fais une fête de faire cette excursion avec vous.

—Et moi donc! j'ai toujours pensé qu'il fallait être amoureux et aimé pour sentir toutes les beautés des chefs-d'œuvre de l'art; on les voit alors à travers je ne sais quel reflet d'or et de lumière qui les fait divinement resplendir... Mais il nous faudra plusieurs jours pour tout admirer.

—Je l'espère bien, mon ami; car nous serons très-paresseux. Nous voyez-vous, mon bras appuyé sur le vôtre, longtemps arrêtés dans notre admiration devant un Raphaël ou un Titien? Quel texte inépuisable de longues et douces causeries!

—Votre esprit est si impressionnable, vous avez si éminemment le sentiment du beau!...

—Et vous, mon ami, je ne sais par quel charme vous trouvez toujours le secret de ramener tout à notre amour; je suis sûre que dans nos bonnes promenades au Musée, vous saurez me prouver que Titien, Véronèse ou Raphaël n'ont produit tant d'œuvres de génie que pour offrir des allusions à notre tendresse... Égoïste que vous êtes!

—Certes, le génie donne à tous et à chacun; il répond à toutes les pensées, comme Dieu répond à toutes les prières...

—Oh! vous ne serez pas embarrassé pour vous justifier; d'ailleurs je crois que je vous aiderai moi-même... Maintenant, voici l'application de la théorie du prince d'Héricourt. Croyez-vous que nous pourrions réaliser tant de charmants projets, vivre sans gêne et sans scrupule dans cette facile et adorable intimité de tous les jours, de tous les instants, si notre amour n'était pas tel qu'il est? Ah! mon ami,—lui dis-je, ne pouvant retenir une larme de bonheur,—il faut être femme pour sentir de quelle tendre, de quelle ineffable reconnaissance nous sommes pénétrées pour celui dont la délicatesse sait nous épargner la honte et les remords de l'amour!

—Et il faut être aimé par vous, Mathilde, pour comprendre qu'il est de célestes ravissements où l'âme semble s'exhaler dans une adoration passionnée; qu'il est enfin des jouissances à la fois si pures et si vives qu'elles fondent nos instincts terrestres dans l'extase ineffable où elles nous enlèvent... Oh! Mathilde... maintenant je crois... aux délices de l'union des âmes.

—Et puis ce qui me ravit encore dans notre amour,—dis-je à M. de Rochegune,—c'est qu'il ne peut être soumis aux phases, aux variations d'un amour ordinaire: dans la sphère élevée où il plane, il échappera toujours aux dangers de la satiété, de l'inconstance. Pourquoi ne durerait il pas éternellement?

—Éternellement? oui, Mathilde, éternellement, car vous avez dit vrai, il est dégagé de tout ce qui lui est ordinairement fatal ou mortel! Vous avez dit vrai, la précieuse liberté dont nous jouissons est une magnifique récompense. Si vous saviez combien la vie ainsi passée près de vous me paraît belle, heureuse!... Si vous saviez tous les plans que je forme!