Aux hurlements de son favori, ma tante, déjà très-irritée de l'entrée de M. de Mortagne, qu'elle détestait, s'écria aigrement:
—Mais, monsieur, cela n'a pas de nom!... Qu'est-ce que cela veut dire? Entrer chez moi comme d'assaut!... écraser mon chien!... Vous croyez-vous encore dans votre caserne?...
M. de Mortagne m'a bien des fois, depuis, raconté cette scène.
Il s'assit sans façon à côté du lit de mademoiselle de Maran, me tenant toujours sur ses genoux; il lui répondit:
—Il ne s'agit, madame, ni de chien, ni d'assaut; il s'agit de cette malheureuse enfant, que vous élevez en marâtre...
—Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?...—répondit ma tante d'un air hautain.—Êtes-vous donc revenu des antipodes, monsieur, pour me dire de ces insolences-là? Parce que vous êtes fait comme un vilain sauvage, et que vous avez une réputation de grossièreté parfaitement bien établie, et méritée d'ailleurs, il ne s'ensuit pas que je me laisserai insulter ni intimider chez moi, entendez-vous bien, monsieur?
—Et parce que vous avez, madame, le bonheur de joindre la laideur et la méchanceté du feu duc de Gesvres à la difformité et à l'esprit d'Ésope, il ne s'ensuit pas non plus que je doive souffrir vos insolences, entendez-vous bien, madame?—reprit M. de Mortagne, qui avait toujours rendu à mademoiselle de Maran, grossièreté pour grossièreté.
Ma tante pâlit de rage et s'écria:—Monsieur, prenez garde, quand je hais, je hais bien... et quand je hais, je le prouve...
—Je sais que vous avez des amis puissants et des créatures dangereuses, mais je n'ai besoin de personne... je ne crains personne... Je vous dirai donc la vérité... Tant pis, si elle vous blesse; je l'ai dite à bien d'autres qui n'en sont pas morts... malheureusement! En un mot, cette enfant est indignement élevée, son éducation est si négligée que j'en rougis pour vous. N'avez-vous pas honte de traiter ainsi la fille de votre frère?
Ces mots réveillèrent à la fois l'amour de ma tante pour mon père et sa haine contre ma mère.