Elle s'écria:

—Et c'est parce que la mémoire de mon frère est sacrée pour moi que je traite cette petite comme il me convient de la traiter. Elle m'est confiée, je n'ai à en rendre compte qu'à son tuteur; ainsi, monsieur, allez porter ailleurs vos outrages: ce qui se fait ici ne vous regarde pas.

—Cela me regarde si fort, que, comme membre du conseil de famille, je vais aujourd'hui même en demander la convocation; et l'on examinera si votre nièce a reçu jusqu'à présent l'éducation à laquelle elle doit prétendre...

Cette menace parut faire un assez grand effet sur mademoiselle de Maran.

—Venez ici, petite, et répondez,—dit ma tante en me faisant signe d'approcher.

Au lieu d'obéir, je me pressai contre M. de Mortagne en le regardant d'un air suppliant.

—Vous voyez bien que vous lui faites une peur horrible avec vos tendresses!—dit M. de Mortagne.—Ce n'est pas cette enfant qui doit répondre, c'est vous. Elle n'a pas un maître! elle sait à peine ce que les enfants du peuple savent à son âge! Vous lui refusez jusqu'aux vêtements convenables à sa position. Pourtant on vous paye assez cher pour en prendre soin.

—Qu'est-ce que ça veut dire? On me paye!—s'écria ma tante avec indignation.

—Cela veut dire qu'on vous donne 1,000 f. par mois, sur la fortune de cette pauvre enfant, pour subvenir à ses dépenses, et, à voir la façon dont elle est vêtue et instruite, il est clair que vous ne dépensez pas 100 louis par an pour elle... Que faites-vous du reste? Si vous l'avez empoché, il faudra bien en rendre compte... Du reste, soyez tranquille... j'y veillerai... Parce que vous êtes très-méchante, ce n'est pas une raison pour que vous ne soyez pas aussi très-avare!

—Mais cela passe toutes les bornes! Mais si l'on ne savait pas que vous êtes plus qu'à moitié fou, monsieur, ce serait à vous faire jeter par les fenêtres! Est-ce que j'ai des comptes à vous rendre? Qu'est-ce que signifie cette impertinente inquisition-là—s'écria mademoiselle de Maran en s'agitant sur son lit.