Après un moment de silence, je lui répondis d'un ton affectueux mais calme et sérieux:

—Pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir d'abord répondu légèrement; vous me donniez une touchante preuve de confiance en me faisant cet aveu, je vous en remercie.

Et je lui tendis la main avec dignité. La réserve de mon langage le frappa; je repris:

—Quoiqu'il y ait sans doute de l'exagération dans ce que vous m'avez dit, cela ne m'étonne pas, je m'y attendais.

—Vous, Mathilde!

—Oui... mon ami; souvenez-vous de notre conversation d'hier... Ne m'avez-vous pas dit: «L'intimité dont nous jouissons ne nous est acquise qu'au prix de nos sacrifices; plus ils seront grands, plus ils nous seront comptés!»

—Mathilde,—s'écria-t-il avec exaltation,—ne me parlez pas du passé, un abîme sépare hier d'aujourd'hui!

—Alors donc, mon ami,—lui dis-je en souriant doucement,—alors, comme la fée de la légende, je jetterai un pont invisible sur cet abîme, je vous prendrai par la main, et je vous ramènerai dans notre région céleste, toute rayonnante de pureté, de noblesse et d'honneur, où, comme par le passé, nos deux âmes planeront encore fières et radieuses de leur élévation.

Malgré le sourire que j'avais aux lèvres, mon cœur était navré; M. de Rochegune semblait douloureusement affecté de mes paroles. Il resta quelque temps silencieux, puis il reprit, avec une tristesse douce, accablée, presque craintive:

—Vous avez raison, Mathilde; le passé a été tel que vous le retracez. J'ai eu ces généreuses croyances, ces nobles inspirations; je vous ai aimée ainsi. Mon caractère était énergique, ma volonté ferme, ma parole sacrée, mon cœur vaillant et hardi. Par quel phénomène inexplicable tout a-t-il changé? Je ne le sais... Oui... cela est vrai; hier encore, je vous le disais, au-dessus du bonheur dont je jouissais près de vous, je ne voyais que la réalisation du dernier vœu de mon père. Eh bien! en un jour, mon ambition s'est accrue jusqu'au délire; mais cette ambition ne m'a pas fait déchoir dans ma propre estime... Elle m'a élevé...