—Que voulez-vous dire, mon ami? ne serait-ce pas profaner notre amour que...

Il ne me laissa pas achever, et reprit d'un air grave et pénétré:—Le profaner... oh! non, Mathilde, non; ne voyez pas dans ce que je vais vous dire une subtilité sacrilége ou l'hypocrite excuse d'un amour coupable... Ce ne sont pas seulement les désirs passionnés de la jeunesse que je vous exprime ici... non, j'exprime encore le vœu le plus noble que Dieu ait mis au cœur de l'homme, le vœu de ce bonheur de tous les instants que l'on ne peut goûter que dans la douceur enchanteresse du foyer domestique. En un mot, vous me comprendrez, Mathilde; en vous j'adorerais peut-être plus encore l'épouse... que la maîtresse... Vous êtes à la fois si belle et si sainte... que l'ivresse que vous inspirez devient chaste et sérieuse... Il suffit de votre pensée pour tout épurer, pour donner à un amour coupable le but, le caractère sacré d'une union solennelle...

—Eh bien, mon ami... je vous en conjure au nom de ces sentiments que vous m'accordez, calmez votre exaltation.

—Non, non! le bonheur dont je jouis près de vous ne me satisfait pas, parce qu'il est incomplet; ce n'est plus la liberté de vous voir maintenant que je veux... c'est passer ma vie entière près de vous... Entendez-vous, Mathilde! oui, je veux entre nous des liens indissolubles pour vous être à tout jamais enchaîné: je veux tous les droits pour vous prouver tous les dévouements; tous les bonheurs, pour vous devoir toutes les reconnaissances!

—Mais jusqu'ici, mon ami, n'avez-vous pas été pour moi plein de dévouement et de bonté?

—Et! qu'est-ce que cela auprès de cette vie intime, concentrée dans sa propre félicité, où l'on jouit de tous les dons que Dieu a accumulés sur ceux qu'il aime, où l'on se repose d'une adoration par une idolâtrie, où la beauté morale rend plus précieuse encore la beauté physique: car si Dieu a voulu qu'une belle âme eût une belle enveloppe, c'est pour que ces deux charmes se confondissent en un seul; les séparer, c'est outrager la nature!

—Ah! ce langage...

—Contraste avec celui que je tenais hier: soit; mais hier comme aujourd'hui j'ai parlé vrai.

—Mais ce changement si brusque?

—Il me confond, il m'accable, Mathilde. Pour l'expliquer, il faut avoir recours à cette vulgaire mais juste comparaison de la goutte d'eau qui fait enfin déborder la coupe. Les circonstances les plus infimes décident des événements les plus graves lorsque l'heure est venue... Je n'en doute pas, demain, un serrement de main, l'accent de votre voix, eussent fait éclater toutes les violences de cette passion longtemps comprimée. Hier, en vous parlant de sacrifices, Mathilde, je ne me servais pas d'un vain terme. Mais l'héroïsme a des bornes. Et puis une pensée fixe, unique, est maintenant sans cesse présente à mon esprit: ce serait de vivre avec vous au fond de je ne sais quelle solitude. Pour vous et pour moi les plaisirs du monde sont une vanité, Mathilde... Ah! si vous vouliez...—Et il s'interrompit, craignant d'avoir trop dit.