—Quant à votre cousine, on croit qu'elle a quitté Paris; toutes les recherches de votre mari pour la retrouver ont été vaines, et on dit qu'il s'est mis à jouer avec fureur pour se distraire de l'abandon d'Ursule.
Je fus sur le point de raconter à madame de Richeville l'aventure du bal masqué et de lui dire les raisons que j'avais de penser que M. de Rochegune y avait rencontré Ursule; mais à cette aventure se rattachaient mes irrésolutions présentes: ne voulant y faire aucune allusion et ne prendre conseil que de moi-même, je me tus.
—Et M. de Lancry?—demandai-je à madame de Richeville.
—Il avait d'abord soupçonné Ursule d'être allée rejoindre son mari; il s'est aussitôt rendu mystérieusement à Rouvray, et a acquis la certitude que cette odieuse femme n'y était pas retournée auprès de M. Sécherin. Tout le monde s'accorde à dire qu'elle est allée secrètement retrouver en Italie lord C..., qui s'en est beaucoup occupé cet hiver. Cela me paraît probable, car lord C... est puissamment riche.
J'aurais voulu, comme madame de Richeville, croire à l'absence d'Ursule; mais malgré moi un triste pressentiment me disait que ma cousine n'était pas loin. Je ne redoutais pas sa rivalité auprès de M. de Rochegune; je redoutais sa rage lorsqu'elle s'en verrait dédaignée, ce qui devait nécessairement arriver si elle avait l'audace de se faire connaître à lui.
—Je désire que vous soyez bien informée et qu'en effet Ursule ait quitté Paris,—dis-je à la duchesse.—Mais voulez vous que nous allions voir Emma? j'attendrai chez vous qu'elle soit éveillée; aujourd'hui je vous remplacerai auprès d'elle, cette nuit surtout, si elle est encore souffrante...
—Non... non... ma chère Mathilde, vous êtes vous-même indisposée.
—Je me sens mieux déjà; si vous voulez me guérir tout à fait, laissez-moi partager avec vous les soins que vous donnez à cette chère enfant; et puis vous savez que je ne manque pas de perspicacité; j'observerai, j'étudierai, j'interrogerai Emma bien attentivement: cela pourra nous servir et nous guider dans le cas où nous croirions toujours une révélation opportune.
—Je savais bien que vous trouveriez les meilleures raisons du monde pour me forcer d'accepter cette nouvelle preuve de dévouement... Eh bien donc! je l'accepte comme vous l'offrez... avec bonheur.
—Mon amie, par grâce, ne parlons plus de dévouement... vous me rendez confuse... que ne vous dois-je pas, moi!... comment m'acquitterai-je jamais!