—Mathilde!
—Quand je songe qu'avant mon mariage, sans me connaître, vous veniez me rendre un service de mère, et que je vous ai accueillie avec sécheresse... avec dureté... que j'ai osé insulter à ce qu'il y avait d'admirable dans votre démarche... Oh! tenez, mon amie, de ma vie je ne me pardonnerai de vous avoir alors méconnue. Ce sera pour moi un remords éternel.
—Et pour moi aussi, chère enfant, car si vous m'aviez écoutée... vous seriez aujourd'hui madame de Rochegune... Je sais que le sort a fait que vous êtes bien près de la destinée que moi et ce pauvre M. de Mortagne nous avions rêvée pour vous; mais, ma noble et courageuse Mathilde... je sais aussi l'immense différence qui existe entre l'amour tel que vos devoirs, votre fermeté, vous l'imposent, et la vie enchanteresse qui vous attendait auprès de M. de Rochegune. Maintenant que vous pouvez l'apprécier comme moi, mieux que moi,—ajouta-t-elle en souriant,—avouez qu'il est surtout l'homme de l'intimité; n'est-ce pas que c'est là seulement qu'on peut connaître tout le charme de son caractère, de son esprit? car c'est seulement dans l'intimité qu'il consent à user des merveilleux avantages dont il est doué. Est-il alors une conversation plus attachante que la sienne, un savoir à la fois plus universel, plus modeste et plus piquant dans son expression? Et que de talents variés! Et surtout quel caractère! en est-il un plus doux, plus égal, plus gai, de cette gaieté qui exprime la sérénité d'une belle âme? Enfin, en lui que de ressources! Avant votre retour, j'ai quelquefois passé des heures entières avec lui et Emma; il nous laissait encore plus émerveillées à la fin de l'entretien qu'au commencement: on passerait des jours, des années près de lui, sans ressentir, je ne dirai pas un moment d'ennui, mais sans ressentir diminuer un moment l'intérêt qu'il inspire... Après cela, il faut tout dire, dans ces longues soirées il parlait sans cesse de vous et nous disait gaiement: «Je ne cause jamais mieux qu'avec vous, parce que vous aimez et admirez aussi madame de Lancry; et comme elle est presque toujours au fond de ma pensée, vous me comprenez à demi-mot, nous parlons pour ainsi dire la même langue.»
—Je le reconnais bien là,—lui dis-je en rougissant,—et vous aussi, mon amie, qui, comme lui, parlez toujours le noble langage de la bienveillance et du dévouement... Mais allons-nous voir Emma?—ajoutai-je,—car je pouvais à peine contenir mon émotion.
—Venez, j'espère qu'elle sera éveillée,—me dit madame de Richeville.
Je la suivis, encore toute troublée de l'étrange à-propos avec lequel elle venait de me peindre si ravissemment le bonheur qu'on devait goûter dans l'intimité de M. de Rochegune.
Une des femmes de madame de Richeville lui apprit qu'Emma dormait encore. Cet état pouvant être salutaire pour elle, nous ne voulûmes pas le troubler.
J'étais depuis quelque temps chez madame de Richeville, lorsqu'un valet de pied, que j'avais nouvellement, vint me prévenir qu'un homme, qui avait à me parler d'une affaire très-importante, m'attendait chez moi, sachant que j'étais chez madame la duchesse de Richeville.
—C'est sans doute un de vos gens d'affaires,—me celle-ci.—Allez, ma chère Mathilde, je vous ferai prévenir lorsque Emma sera éveillée.
Je revins chez moi.