Souvent mes gens d'affaires m'avaient instamment engagée à demander ma séparation, ne doutant pas que je ne l'obtinsse facilement; j'y avais toujours répugné par horreur du scandale: mais jamais il n'était venu à leur pensée ni à la mienne de supposer que M. de Lancry aurait un jour l'audace de me sommer de revenir habiter avec lui.
Il me semblait impossible qu'à la vue des lettres que j'avais en ma possession on me forçât de rester, même temporairement, avec M. de Lancry. D'un autre côté, la loi était souvent si singulièrement injuste envers nous autres femmes, que je n'étais pas complétement rassurée.
J'écrivis donc sur-le-champ à un jurisconsulte très-distingué qui s'était occupé des intérêts de madame de Richeville, en le priant de venir le plus tôt possible causer avec moi.
Après de mûres et profondes réflexions, l'issue de cette scène terrible fut pour moi presque heureuse. Elle fixa mes incertitudes au sujet de M. de Rochegune.
M. de Lancry venait de se montrer à moi sous un aspect si repoussant, ses prétentions étaient à la fois si odieuses et si effrayantes, que je fus indignée d'avoir pu mettre un moment en parallèle ma conduite et la sienne.
Il y avait désormais entre lui et moi une si grande distance, que je finis par avoir pitié de mes scrupules.
La marche que j'avais à suivre et que je résolus de suivre était bien simple: plaider en séparation de corps et de biens contre M. de Lancry; cette séparation obtenue, suivre les vœux de mon cœur et m'en aller dans quelque retraite ignorée, attendre M. de Rochegune et lui consacrer le reste de ma vie.
Une séparation légale, complète, était une sorte de divorce; je me considérais comme absolument libre.
Sans doute il eût été plus héroïque de continuer le rôle d'abnégation sublime auquel je m'étais condamnée; mais, en définitive, je me trouvais stupide de pousser à ce point l'exagération de mes devoirs.
Jamais je n'aurais de moi-même provoqué une séparation; et ainsi peut-être j'aurais éternisé mes scrupules; mais M. de Lancry me mettait dans cette extrémité: bien qu'elle me fût pénible sous certains rapports, je l'accueillis cependant avec joie; car je lui devrais, après tout, le bonheur du reste de ma vie, je lui devrais ce radieux avenir que j'avais été sur le point de sacrifier.