—Oh!—dit-elle en joignant ses deux mains et en levant au ciel ses beaux yeux rayonnants d'une sorte d'extase, de ressouvenir;—oh! avant cela il me semblait que je devais vivre toujours; le temps passait comme un songe béni, j'avais les idées les plus riantes... J'étais si heureuse... si heureuse, qu'il me semblait qu'un jour... je retrouverais ma mère... quoique je susse qu'elle était morte...

—Et au couvent étiez-vous aussi heureuse, chère enfant?

—Au couvent c'était un autre bonheur: c'était l'amitié de mes compagnes, la bonté de madame de Richeville; ce bonheur-là, ainsi que mes chagrins d'alors, je me l'expliquais... L'autre bonheur... bien plus vif, bien plus grand, je le ressentais sans me l'expliquer... non plus que les chagrins qui l'ont suivi.

—Mais... c'était peut-être la joie d'être sortie du couvent qui vous rendait si contente?

—Non... j'ai regretté mes compagnes, et, au couvent, je voyais madame de Richeville comme je la vois maintenant.

—Tâchez de vous rappeler à peu près quand a commencé pour vous cette félicité qui a presque changé l'aspect de votre vie... qui a donné un but à votre existence... qui a jeté sur tout, n'est-ce pas? comme une clarté plus brillante et plus belle.

—Oui... oui... c'est bien cela... que j'ai ressenti...

Après un mouvement d'indécision terrible, j'ajoutai d'une voix tremblante, altérée:

—Ce bonheur... n'a-t-il pas commencé peu de temps après le retour... de M. de Rochegune à Paris, alors que vous le voyiez tous les jours?

Elle me regarda avec une expression de candeur et de céleste ravissement.