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Je reviens de l'ambassade; ce bal était merveilleux; je me sentais très en beauté, pourtant je me suis ennuyée à périr... Que ces hommages dont on m'accable sont insipides et monotones!—Et puis... se dire qu'on n'a qu'à vouloir pour enlever tous ces empressés à leurs maîtresses ou à leurs femmes... c'est repoussant de facilité.—Pour donner du piquant, du montant à une faiblesse, il n'y a rien tel que des principes ou des obstacles...—Hélas!... je suis réduite aux obstacles... Mais pour en rencontrer... je suis trop à la mode, et les hommes sont trop grossièrement, trop facilement infidèles à leurs amours.—Oh! si je pouvais trouver un être insensible à mes séductions, quelle gloire d'en triompher!

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Cette pensée m'a donné de l'humeur, ma cour s'en est aperçue... J'étais nerveuse... agacée... J'ai fait plusieurs exécutions féminines et masculines qui ont beaucoup amusé mademoiselle de Maran. Décidément elle raffole de moi.—Notre haine commune contre Mathilde nous a pour toujours soudées l'une et l'autre; et puis je l'égaie...—Elle vieillit; elle aurait horreur de la solitude, où sa méchanceté la reléguerait nécessairement... Peu m'importe de l'abandonner un jour... si mon destin m'appelle ailleurs.

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Le mari de Mathilde s'est surpassé, j'ai trouvé cette loge arrangée à merveille; tout le fond était occupé par une immense jardinière (utile précaution à ce théâtre). Mais à quoi bon? je ne remettrai plus les pieds dans cette salle... mes illusions sont détruites... A la seconde représentation, Stéphen, qui m'avait d'abord tant frappée, tant émue, m'a paru détestable, laid, vulgaire... Où avais-je donc l'esprit et les yeux? Au fait, je ne me plains pas de cette première impression, si différente de la seconde; elle m'a donné l'idée d'avoir un théâtre, et je suis enchantée de jouer la comédie.

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Je viens de jouer Célimène.—Cette petite salle était charmante.—Selon notre public, j'ai dit à merveille et avec un très-grand air. C'est très-amusant. Il paraît que dans mon rôle de mademoiselle Déjazet, j'ai fait tourner toutes les têtes... par mon effronterie provocante...—Que les hommes sont sots et vains! Quand ils s'enchantent de voir une femme montrer une hardiesse impudente, ils s'imaginent que cette affection de cynisme doit être à leur intention et à leur profit.—Ils ne comprennent donc pas, dans leur stupide orgueil, qu'on les compte d'autant moins qu'on risque davantage en leur présence!—Après cette petite pièce, le mari de Mathilde est venu à moi d'un air glorieux, croyant probablement que le choix de ce rôle était de ma part une déclaration de principes à son usage; je l'ai reçu de telle sorte qu'il s'en est allé honteux et confus.

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La vie que je mène est quelquefois atroce... de néant et d'ennui; cependant, aux yeux de tous, aux miens même, il n'y a pas d'existence plus fortunée que la mienne.—J'ai enfin joui de ce luxe, de cette renommée d'élégance que j'ambitionnais tant.—Je suis une femme à la mode dans toute l'acception du terme.—Je règne sur une fraction de la meilleure compagnie de Paris. Les hommes les plus aimables sont à mes pieds; mes rivales me redoutent et m'exècrent.—Je leur suis assez supérieure pour pouvoir être toujours très-bonne femme avec elles.—Je finis de les désespérer en dédaignant profondément l'amant qu'elles m'envient, et en les défiant de porter atteinte à une fidélité dont je me raille.—Comme les conquérants usurpateurs, je me suis faite toute seule ce que je suis;—d'un nom presque ridicule, j'ai fait un symbole d'élégance et de distinction; on copie mes toilettes, on cite mes reparties, on envie mes succès; mes préférences mettent un homme à la mode, mes moqueries le noient à jamais.—Quand j'arrive dans un bal, toutes les femmes prennent aussitôt d'une main rude leurs adorateurs en laisse, et je ne vois que regards de haine et de jalousie; je n'entends que chuchotements aigres ou reproches courroucés...—Mais qu'une fleur de mon bouquet tombe à mes pieds, tous les adorateurs rompent leurs cordes et se précipitent pour la ramasser... à la plus grande mortification d'une infinité de belles dames, qui rappellent en vain ces ingrats effarés.—Tout cela est charmant... Pourtant il me manque quelque chose... ou plutôt tout me manque. Je n'aime pas, je n'ai jamais aimé... Oh! que je voudrais aimer!...