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—Un jour j'avais cru ressentir une de ces commotions sourdes, mais profondes, qui annoncent l'orage de la passion... comme les premiers roulements de la foudre annoncent la tempête... mais, hélas! cet espoir a été aussi vain... que ma comparaison est ridiculement ampoulée.—Cependant, un homme pareil à celui dont je me souviens... eût compris comment je voulais être aimée, que j'aurais tout abandonné pour lui...—Sans doute j'aurais vécu dans la misère, dans l'abjection, dans les larmes; il m'aurait battue, trahie, chassée... mais au moins j'aurais aimé, j'aurais eu des moments de passion sublime... je me serais sentie relevée à mes propres yeux.

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Relevée! Est-ce donc qu'un secret instinct me dit que, comme le feu... la douleur purifie?—Serait-ce donc une réhabilitation que je chercherais dans l'amour?—Non... non... je n'ai pas de remords... je ne dois pas, je ne veux pas en avoir.—Une seule fois je me suis apitoyée sur Mathilde... je me suis montrée envers elle aussi bonne, aussi généreuse que ma nature me permettait de l'être, et j'en ai été cruellement punie.

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—Comment ne haïrais-je pas M. de Lancry?—Quelquefois malgré moi (ce sont mes jours maudits), je sens des bouffées de honte me monter au front en songeant que c'est à son odieuse ingratitude envers sa femme que je dois la vie splendide que je mène.—En vain j'ai fait des compromis avec ma conscience, en vain je me suis dit qu'il n'y avait rien de plus immatériel que les plaisirs dont je jouissais,—en vain j'ai traité le mari de Mathilde comme un misérable, du jour où il a osé m'offrir autre chose que des fleurs et des sérénades... Oh! il est certaines coupes dont le déboire est plein d'amertume et de fiel...

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—Cette fois, je suis frappée au cœur... oh! bien au cœur... Je veux écrire ici cette date.—Enfin d'aujourd'hui, heureuse ou malheureuse, ma vie aimante va commencer.—Enfin j'ai trouvé l'homme de mes rêves!—Il ne m'a pas vue, il n'a fait que passer... Je ne sais ni son nom, ni ce qu'il est; mais fût-il le premier ou le dernier des hommes, je sens que je l'aimerai, je sens que je l'aime, je lui appartiens.—Quelle physionomie haute et fière!... Quelle démarche à la fois leste et hardie!—Et ce teint basané, et ces lèvres rouges, et ces sourcils noirs, et ces grands yeux gris! Mais quand de pareils yeux daignent seulement s'abaisser sur vous, on doit tomber à genoux en disant: Seigneur... ordonnez, voici votre esclave.—Et cet inconnu, qui peut-il être?

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Quelle est donc cette puissance invisible, mystérieuse, à laquelle j'obéis? Cet homme ne m'a pas dit un mot, son regard ne s'est pas arrêté sur moi, et je me sens soumise, dominée!...—Mon angoisse profonde me dit que ma destinée s'accomplit.