J'ai horreur de moi-même et de tout ce qui m'entoure.—Maintenant, je le sens, je suis une malheureuse créature dégradée.—Jamais un tel homme ne voudra seulement abaisser les yeux jusqu'à moi; c'est à cette heure que je mesure la profondeur de l'abîme de fange et d'infamie où je suis tombée.—Jamais je ne pourrai laver cette souillure.—De quels stupides paradoxes me suis-je bercée?... me croire digne de lui... moi... moi!... O profanation!—Est-ce que j'oserais seulement le regarder... lui parler!... Lui parler!... mais je mourrais de confusion...—Ah! maintenant je comprends la timidité... ou plutôt la honte!

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Je ne veux plus rester dans la maison de mademoiselle de Maran.—Ce luxe me révolte;—je voudrais pouvoir me cacher à tous les yeux.—Pour jouir de ce luxe, je me suis vendue comme une infâme.—Les malheureuses que le besoin conduit a leur perte sont des anges auprès de moi.—Je hais la lumière du jour, il me semble que dans l'obscurité, je sens moins mon ignominie.—Comme il l'aime... comme elle l'aime!—Quelle générosité! quelle fierté! quel courage! Quelle auréole d'honneur, de patriotisme, de loyauté chevaleresque, rayonne autour du noble nom de cet homme!—A cette seule pensée je suis éblouie.—Et Mathilde, comme on l'aime aussi... comme on l'approuve, comme ou l'admire de l'aimer autant!—Comme le rapprochement de ces deux belles âmes est magnifique! que leur amour est pur et grand!...—Et ce Gontran... ce Gontran qui les raille... le misérable... Est-ce qu'il peut comprendre?... Dieu merci, il ne les comprend pas...

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Je suis folle.—Cachée dans un fiacre, je suis allée passer encore deux heures devant sa maison, espérant le voir sortir, le voir... seulement le voir... car, pour rien au monde, je ne m'exposerais à soutenir son regard dans le monde: je mourrais de frayeur et de honte;—je ne trouverais pas un mot à balbutier.—Depuis plus d'un mois j'ai abandonné toute société;—à peine je descends chez mademoiselle de Maran, où je suis pourtant bien sûre de ne pas le rencontrer.—J'ai attendu longtemps à sa porte; il est sorti à pied.—Je l'ai fait suivre par la voiture, où j'étais toujours cachée.—Il est allé chez Mathilde; il y est resté jusqu'à six heures.—Oh! qu'elle est heureuse!—je n'ai plus la force de l'envier, de la haïr: je ne sais que souffrir.—Malgré moi, je suis obligée de l'avouer... ils sont dignes l'un de l'autre.

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Pleure... pleure... malheureuse... pleure des larmes de sang et de rage... Va... meurs de désespoir; surtout qu'on ignore ton fol amour. Pour toi il n'y aurait pas assez de moqueries et d'insultes.

Pourtant, si j'avais vu plus tôt cet homme, ma vie eût été tout autre... Elle eût été aussi belle, aussi honorable qu'elle a été coupable et désordonnée.—Du moins elle ne le sera pas plus longtemps:—il ne me connaîtra jamais, il ne saura jamais que je l'aime; mais la flamme qu'il a allumée en moi aura purifié ma vie.—Aujourd'hui, j'ai pris mes dispositions pour quitter l'hôtel de Maran;—je n'ai plus rien, je serai pauvre, je travaillerai ou je mourrai, mais je serai libre et digne de penser à lui...—Penser à lui... oh! cela impose de grands devoirs...

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Toute mon énergie s'est réveillée.—Demain, j'abandonnerai cette maison; mais cette nuit... je lui parlerai.—Oui, j'aurai ce courage.—Une idée m'a frappée,—c'est le bal de la mi-carême à l'Opéra; je lui donnerai un rendez-vous; ma lettre sera conçue de telle sorte qu'il croira qu'il s'agit de quelque timide infortune; je suis sûre qu'il viendra. Aurai-je la force de l'aborder? je ne sais.—A cette seule idée, ma faiblesse, mes doutes reviennent.—Ah! je suis lâche, j'ai peur, je tremble.—Avec quelle émotion je relirai un jour ces lignes que j'écris maintenant! Il me semble que sur ce papier muet, que dans ces notes si rapides, je retrouverai mes souvenirs presque vivants.—Que je suis heureuse de pouvoir au moins conserver une trace visible de ce qui se passe en moi aujourd'hui... à cette heure!