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Je lui ai parlé... mon Dieu! je lui ai parlé;—il a senti le battement de mon cœur; j'ai appuyé mon bras au sien.—Mes lèvres ont craintivement baisé sa main, sa noble main;—mes larmes l'ont mouillée.—Il a bien voulu me répondre avec bonté.—Jamais faveur souveraine n'a été reçue avec une reconnaissance plus passionnée...—jamais paroles royales n'ont été écoutées, dévorées avec un recueillement à la fois plus avide et plus tremblant;—le masque m'a rendu mon courage: à figure découverte, je n'aurais pas trouvé une parole...—J'avais la fièvre, mes joues étaient empourprées.—Il prenait plaisir à m'entendre, parce que je lui faisais l'éloge de Mathilde... Cet éloge me brûlait les lèvres; mais je suis devenue éloquente pour la louer davantage encore.—Je l'ai vu sourire avec mépris et aversion quand j'ai prononcé mon nom.—Pour lui plaire encore, j'ai flétri avec indignation l'infamie de ma conduite; je n'ai pas trouvé d'expressions assez amères pour m'accuser...—Oh! cette amertume désespérée, je la ressentais; jamais je n'avais plus douloureusement mesuré la distance infranchissable que le passé mettait entre moi et cet homme sublime.

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Et puis, en m'entendant exalter ainsi ce qu'il chérissait, maudire ce qu'il détestait, il paraissait si heureux...—Oh! en ce moment, il m'aurait dit d'aimer Mathilde, que je crois que je l'aurais aimée.—Et lui, que d'esprit! que de grâce! que de génie! quelles pensées fières!—Ce caractère hardi applique aux vertus rares et difficiles l'audace aventureuse, la présomptueuse énergie que les autres appliquent aux vices faciles et vulgaires:—il m'a fait comprendre les exaltations les plus pures et les plus saintes;—il m'a conféré je ne sais quelle haute noblesse de l'âme, comme un roi qui octroie la chevalerie.

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J'ai abandonné l'hôtel de Maran.—Je ne reverrai plus M. de Lancry.—Je suis enfin sortie de cette atmosphère de honte et de dégradation qui m'étouffait.—Je ne changerais pas maintenant ma pauvre petite demeure pour tous les palais du monde.

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M. de Rochegune ne me verra jamais,—je n'entendrai plus jamais sa voix;—jamais il ne saura qu'il a parlé avec douceur, avec bonté, à la femme qu'il déteste, qu'il méprise le plus au monde.—Pourtant je lui serai pour toujours aussi passionnément fidèle... aussi amoureusement dévouée... que s'il m'avait permis de l'aimer.—Oh! oui... oui... je comprends bien la pureté de leur amour,—je la comprends mieux que Mathilde peut-être.—Oui, plus qu'elle peut-être je serais maintenant capable des sacrifices qu'un tel amour impose.—Chez elle, une vertueuse résolution n'est que la conséquence de ses principes... Y faillir un jour ne serait pour elle que manquer à ses devoirs.—Moi, désormais je n'y faillirai jamais, parce que, principes, honneur, chasteté, pudeur, cet homme m'a tout révèle, tout donné, et que ce serait lui et non la vertu qu'il faudrait oublier.

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Je suis épouvantée des ravages que cette passion fait en moi... ma tête s'égare, les plus sinistres projets me traversent l'esprit.—Oh! s'il connaissait mon amour, il aurait pitié de moi.—Oui, je suis sûre qu'il m'aimerait, qu'il me préférerait à Mathilde.—Après tout, quelle influence a-t-il eue sur cette femme? aucune!—Elle était honnête et pure; elle est restée honnête et pure.—Moi, j'étais dépravée, j'étais perdue... Et parce que je l'ai vu... et parce qu'il m'a dit quelques paroles douces et bonnes, et parce que je l'aime... je suis devenue aussi pure, aussi honnête que Mathilde.—Et encore qui sait? Est-elle restée pure?... Oh! si elle avait fait une faute, combien il serait plus fier de son influence sur moi!—De Mathilde... vertueuse, il n'aurait fait qu'une femme coupable;—de moi coupable, il aurait fait une femme vertueuse!—Cela ne serait-il pas plus beau?—cela ne serait-il pas plus digne de sa grande âme?—Lui qui aime tout ce qui est généreux et grand, serait-il insensible à la transformation qu'il a faite?...