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Oui, cela est vrai, il m'a transformée, il m'a donné des remords que jusqu'ici je n'avais pas eus.—Ma conduite envers mon mari m'apparaît dans toute son horreur.—Mon cœur s'est brisé en pensant à cet être si généreux et dévoué, qui m'aimait avec tant d'idolâtrie, et que j'ai abandonné pour un homme que je méprisais.

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Autrefois je n'aurais pas un instant hésité de prendre la résolution que je viens de prendre.—Eh bien!... pendant deux jours, j'ai lutté... j'ai combattu, oh! douloureusement combattu;—mais l'intérêt de mon amour l'emporte;—cet amour est ma vie maintenant.—Ce n'est pas de l'égoïsme, de la cruauté; c'est de l'instinct de conservation... J'ai un moyen sûr de séparer M. de Rochegune de Mathilde:—Je vais écrire à Gontran sans lui dire où je suis; je lui promettrai de le revoir s'il peut décider Mathilde à revenir habiter avec lui.—Je le sais, je risque de pousser leur passion à l'extrême... de les forcer à fuir peut-être pour échapper à M. de Lancry; mais je ne peux pas être plus malheureuse que je ne le suis;—je ne puis rien perdre, je puis tout gagner.

Gontran ne résistera pas à cette demande; mon influence sur lui est absolue, j'en suis certaine.—Mais une fois Mathilde au pouvoir de M. de Lancry, que ferai-je, moi?... Oserai-je affronter les regards de celui dont la seule pensée me trouble, m'impose, me consterne et m'enivre?—N'aime-t-il pas Mathilde avec passion?—S'il peut seulement soupçonner que c'est moi qui ai causé son retour auprès de son mari, quelle horreur, quelle haine je lui inspirerai!—Eh bien! il ne me haïra pas plus qu'il ne me hait maintenant!—Oh! c'est un abîme!... un abîme!...—Il n'importe... je risque ma dernière, mon unique espérance...

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Quel prodige! Est-ce un rêve?—Il y a quatre jours à peine que j'ai écrit à M. de Lancry, et je reçois de lui, à l'adresse que Zéphyrine lui a indiquée, non-seulement l'assurance que Mathilde habitera désormais avec lui, mais encore une lettre de celle-ci, dans laquelle elle prend librement, volontairement, cette résolution que je croyais devoir lui coûter plus que la vie...—Encore une fois, est-ce un rêve?—J'ai envoyé Zéphyrine, qui connaît un des gens de M. de Rochegune, s'informer...

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Zéphyrine vient de revenir.—Je tremble, j'ai peur.—Il est des bonheurs si soudains, si foudroyants, qu'on ne peut y croire; ils épouvantent.—Depuis quatre jours, M. de Rochegune, absorbé dans un violent chagrin, n'est pas allé chez Mathilde!—Elle est redevenue folle de son mari.—C'est le bruit public.—Cela est-il possible? mon Dieu!... Non, je ne puis encore le croire... Si cela était... si cela était, je pourrais tout espérer.