—La plaindre?... non... mais j'ai tant souffert... que je ne puis songer à ceux qui souffrent sans émotion...

—Je m'apitoie moins facilement que vous, Mathilde. Si cette femme souffre, son châtiment est mérité: je ne ferai rien pour l'aggraver; mais, sur mon âme, je ne ferai rien pour l'adoucir... Deux fois encore elle m'a écrit pour me demander un nouvel entretien. J'ai toujours refusé. Maintenant elle se borne à venir faire de temps à autre quelques stations dans ma rue. Je ne puis l'en empêcher... Mais laissons cela, je vous prie; le souvenir de ces vilenies m'attriste encore, et les noires idées viennent aux malheureux... comme l'or... vient aux riches, dit-on,—ajouta-t-il avec un profond soupir.

—Vous êtes donc toujours malheureux, mon ami?

—Vous me le demandez!... Savez-vous quelle vie est la mienne? Savez-vous ce que je souffre... quand je compare... Mais oublions, oublions le passé, il est mort... mort avec la Mathilde d'autrefois... Plus je vais, plus je trouve juste cette funeste comparaison... Oh! oui, je suis bien malheureux... A cette heure rien ne m'attache à la vie... mes jours se passent dans une monotonie désespérante...

—Mais à quoi bon parler de cela?...—reprit-il en soupirant.—Parlons du sujet qui m'amène.—Puis M. de Rochegune reprit après avoir gardé quelques instants le silence:—Ce que j'ai à vous dire, Mathilde, est grave, très-grave... J'ai toujours hésité à vous en parler... même encore maintenant... mais à vous seule je puis confier ce secret, qui, je le crains, n'est pas uniquement le mien.

En entendant ces mots, j'eus peur de me trahir; car depuis quelques jours j'attendais cette confidence.

Pour mieux détourner encore les soupçons de M. de Rochegune, je l'interrompis en lui disant:

—Il faudra que je vous parle aussi d'une chose assez grave qui m'intéresse presque directement... car elle regarde notre meilleure amie...

Il fit un mouvement de surprise et me dit:

—Comment donc? Expliquez-vous, Mathilde.