—Après tout, je suis fou d'avoir des scrupules... Je ne voudrais pas, par une fausse modestie, causer un jour quelque chagrin à notre excellente amie.

—En vérité, je ne vous comprends pas.

—Voici ce qui m'arrive... Mathilde... Depuis que je vous ai perdue... je suis allé presque tous les jours chez madame de Richeville... souvent deux fois dans la même journée; dans mon malheur, je trouvais un cruel plaisir à parler de vous... La duchesse avait la bonté de me recevoir aux heures où sa porte est habituellement fermée... Emma, qui très-rarement quitte sa mère, assistait à nos entretiens... Cette pauvre enfant vous regrette autant que nous. Elle était tellement accoutumée à m'entendre parler de vous comme j'en ai toujours parlé, que je n'avais rien à taire devant elle. Plusieurs fois, je trouvai ses regards attachés sur les miens avec une expression et une fixité singulières... Cela me parut d'abord étrange, mais bientôt je n'y pensai plus... Une fois j'entrai sans être annoncé; elle était seule dans le salon de sa mère; elle poussa un léger cri et devint pourpre. «Emma, je vous ai effrayée?—lui dis-je en souriant.»—Non, oh! non... Tenez,—dit-elle,—voyez comme mon cœur bat... vous verrez que ce n'est pas de frayeur...—Et prenant ma main avec un geste de naïveté charmante, elle la posa sur son sein. Son cœur, en effet, battait violemment.

—Je la reconnais bien là... ses premiers mouvements sont toujours d'une adorable ingénuité... Mais que trouvez-vous d'étrange?...

M. de Rochegune me regarda très-surpris; il croyait sans doute m'avoir mise sur la voie...

—Je ne trouve là rien d'étrange... précisément... quoique ce mouvement... cette rougeur subite...

—Vous le savez... c'est une enfant... elle aura eu peur...

—Sans doute... elle aura eu peur... Néanmoins cette circonstance me rendit plus attentif. J'observai, et je remarquai, par exemple, sa rougeur subite dès que j'entrais chez sa mère, l'espèce de contemplation avec laquelle elle me regardait presque continuellement. Tant que je fus seul à m'apercevoir de ces singularités, je n'y attachai qu'une importance relative; mais lorsque j'eus repris l'habitude de venir le soir chez sa mère, Emma, à mon grand étonnement, a manifesté pour moi, et souvent en présence d'étrangers, des préférences tellement significatives, qu'elles m'ont embarrassé... Enfin, voici ce qui m'a décidé à vous faire cette confidence... Avant-hier, au moment où je sortais de chez madame de Richeville, je trouvai Emma à la porte du salon d'attente. Elle me dit d'un air mystérieux, en me donnant un petit portefeuille:—«C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance; voici ce que j'ai fait pour vous. N'en parlez pas à madame de Richeville! c'est mon secret...»

—Et dans ce portefeuille, qu'y avait-il?

—Mon portrait peint par elle à l'aquarelle, d'une ressemblance frappante, quoiqu'il fût fait de souvenir... Vous comprenez, ma chère Mathilde, que je ne m'abuse pas sur ces apparences, bien qu'elles paraissent significatives; c'est un enfantillage: mais je dois à madame de Richeville, à moi-même, à Emma, dont mieux que personne j'apprécie les inestimables qualités... de mettre un terme à cette folie, et c'est de cela que je veux causer avec vous...