—Pourquoi en seriez-vous indigne?

—Parce que je ne partage pas cet amour... parce que je ne pourrai le partager.

—Vous ne le partagez pas à cette heure... soit... mais qui vous répond de l'avenir?... Songez donc à ce que vous me disiez avant votre départ, en me parlant de l'ennui, du dégoût qui vous accablaient!... cette triste disposition d'esprit ne peut qu'augmenter encore... Vous ne m'aimez plus, ou du moins je ne puis plus compter dans votre vie; de mon côté, pourquoi vous le cacherais-je? chaque jour resserre les liens qui m'attachent à M. de Lancry; autant qu'il le peut, il répare ses torts passés: ainsi, vous le voyez, mon ami, nos rêves d'autrefois sont, hélas! devenus ce que deviennent les songes... Ainsi que vous le dites, vous conserverez toujours de moi ce souvenir mélancolique qui survit aux êtres qui ne sont plus... J'aurai toujours pour vous la plus affectueuse amitié... la plus profonde estime... Mais maintenant nos deux existences ont des buts différents, et chaque jour nous séparera davantage... Quel avenir vous reste-t-il donc?

—L'avenir le plus triste... vous le savez.

—Et c'est un pareil avenir que vous hésitez à engager... à sacrifier, si vous voulez, lorsque ce sacrifice peut sauver la vie d'Emma?

—Pour elle, il vaut mieux mourir que d'être enchaînée à une âme flétrie.

—Mais qui vous dit que la généreuse chaleur de ce jeune cœur ne ranimera pas votre âme, que vous croyez à jamais refroidie?

—Cela est impossible, Mathilde, je le sens, je n'aimerai plus.

—Alors,—m'écriai-je avec amertume,—alors Emma doit mourir! c'est sa destinée! Après tout, qu'est-ce que l'existence d'une créature de Dieu? Emma réunit, il est vrai, les qualités les plus charmantes et les plus rares... Elle a seize ans... elle est d'une beauté accomplie... elle aime à en mourir... elle en mourra... Et celui qui, par sa dédaigneuse indifférence, causera cette mort, sacrifiera sans doute cette jeune fille à l'entraînement de quelque héroïque ambition, de quelque grande passion, ou du moins à l'attrait d'une vie aventureuse qui devra le tirer de sa léthargie?... Non... non, ce sera à l'ennui, à une lâche et morne apathie qu'il sacrifiera cette adorable enfant, qu'il sacrifiera la fille de sa meilleure amie.

—Vous êtes sévère, Mathilde.