—Grand Dieu!... dans ce moment terrible... ayez d'autres pensées,—m'écriai-je.—Ne savez-vous pas qu'il est marié?
—C'est pour cela que je n'ai plus voulu vivre... Quoique jusqu'ici il m'eût toujours méprisée... quoiqu'il eût refusé de me revoir depuis les deux entrevues que j'avais eues avec lui, pourtant un vague espoir me soutenait... Insensée que j'étais!... quand j'ai su qu'il était marié avec un ange qu'il aimait... j'ai compris ce que j'aurais dû comprendre plus tôt... que pour moi... il n'y avait plus qu'à mourir.
—Ah! Ursule... que vous avez fait de mal... à vous... et aux autres!
—Oui... mais depuis, moi aussi... j'ai bien souffert... Oh! si vous saviez... lorsqu'il est venu aux deux rendez-vous que je lui avais donnés pour lui parler de vous... avec quel dédain... avec quelle aversion... il m'a d'abord accueillie! Moi, pour me rehausser un peu à ses yeux, en lui montrant l'influence qu'il exerçait déjà sur mon cœur, j'ai voulu lui dire... toutes les hautes inspirations que je lui devais... j'ai voulu lui prouver que, grâce à lui, je devenais digne de comprendre tous les sentiments purs, vertueux... Malheur à moi... malheur à moi!... Les paroles m'ont manqué; c'est à peine si j'ai pu exprimer les nouvelles et nobles idées qui se développaient rapidement en moi... Dans mon trouble, dans mon effroi, dans mon enivrement... moi... toujours si hardie... j'hésitais... je balbutiais... Un mot, un regard de lui, qui eussent approuvé le changement qui se manifestait en moi, m'auraient encouragée... il aurait pu lire dans mon âme, qu'il remplissait... qu'il transformait... Mais il me glaçait par son air ironique et froid... et je n'ai pu dire que quelques paroles sans suite... Pourtant je n'avais jamais été plus sincère... jamais je ne m'étais senti d'instincts aussi élevés! Hélas!... j'étais sans doute indigne de parler un si noble langage... Oh! Mathilde! si la douleur est une expiation... vous me pardonnerez, car j'ai bien souffert ce jour-là.
—Oui... oui, je vous crois, malheureuse femme... vous avez dû bien souffrir...
—Mais ce n'est pas tout... Vous ne savez pas ce qui rend ma mort épouvantable?
—Mon Dieu!... parlez... parlez...
—Oui... au moins vous saurez cela, vous... et vous me plaindrez... Lorsque j'ai eu pris le poison, lorsque tout a été fini, lorsque je n'ai plus eu qu'à mourir... Dieu, dans sa terrible vengeance, m'a tout à coup révélé le seul moyen que j'aurais eu d'expier mes fautes, de mériter l'intérêt de celui pour qui je meurs... et l'estime de tous...
—Comment cela?... Mais à cette heure n'est-il plus temps?
—Non... non... il n'est plus temps... je le sens... ma fin approche... Et c'est là, oh! c'est là ce qui rend ma mort affreuse!—s'écria cette malheureuse femme avec une explosion de sanglots.