Je crus comprendre où il voulait en venir. Il m'avait plusieurs fois parlé de mes diamants... Bien décidée à les lui abandonner en partie s'il me rendait la liberté avec les garanties suffisantes, c'est-à-dire par une séparation légale, je crus pourtant prudent d'attendre cette demande de sa part, au lieu de la provoquer.

—Je ne comprends pas, monsieur,—lui dis-je,—pour quelle raison vous me garderiez plus longtemps près de vous... Tout à l'heure, en énumérant vos griefs contre Ursule, vous n'avez pas dit que ce funeste amour vous avait rendu envers moi d'une cruauté inouïe. Je ne vous fais pas un reproche, monsieur; je préfère cette indifférence, elle me fait espérer que vous ne mettrez aucun obstacle sérieux à notre séparation.

—Vous vous trompez, madame... je refuse justement de vous laisser libre à cause de mon indifférence à votre sujet... oui, de mon indifférence... pour ne pas dire plus.

—La haine sans doute, monsieur!

—Eh bien, oui, madame, la haine! Au point où nous en sommes, vous devez tout savoir... Oui, maintenant j'ai de la haine contre vous... Cela vous étonne?... Écoutez-moi... vous apprendrez ce que je vous suis, ce que vous m'êtes; alors vous ne me ferez plus de demandes ridicules, alors vous ne vous bercerez plus d'espérances chimériques. Résumons les faits. Vous m'avez apporté une belle fortune, vous étiez un ange de douceur, de résignation et de vertu... je vous ai épousée... sans amour... Il s'agit à cette heure de parler avec franchise.

—Il y a longtemps, monsieur, que vous ne dissimulez plus... Mais à quoi bon?...

—Vous allez le savoir...—me dit-il en m'interrompant.—Je vous ai donc épousée sans amour; vous étiez une riche héritière, j'ai joué mon rôle en vous débitant le phébus qu'on débite en pareil cas. Vous m'avez cru, parce qu'il vous plaisait de me croire; vous étiez charmante, notre lune de miel s'était levée et a duré ce qu'elle a pu durer. L'amour passé... il m'était resté pour vous une forte de douce compassion... vous étiez bonne, soumise, résignée; pour rien vous pleuriez, cela n'était pas gai... mais cela était attendrissant... et me touchait quelquefois si vivement que, lors des obsessions de Lugarto, j'ai tout risqué pour vous délivrer de cet... infidèle ami... Plus tard, lors de vos jalousies contre Ursule, l'état toujours intéressant dans lequel vous vous êtes trouvée, vos larmes, votre profond chagrin, votre amour qui ne faiblissait pas... tout cela m'a encore apitoyé... Vous l'avez vu, j'ai eu quelques bons et honnêtes retours, même quelques vertueuses résolutions; mais alors vous étiez encore riche, mais alors vous étiez toujours humble, toujours tendre et aimante.

—Vous avez tout fait, monsieur, pour anéantir cette richesse et cet amour.

—En effet, vous n'avez plus ni amour ni richesse. C'est là justement où je veux en venir. Les temps ont donc changé: de votre fortune, il ne reste rien; que ce soit de votre faute ou non, il n'importe, le fait existe; vous êtes ruinée. Ce n'est pas tout; non-seulement vous êtes ruinée, mais vous ne m'aimez plus, et vous en aimez un autre; non-seulement vous en aimez un autre, mais vous m'exécrez, mais vous avez ameuté contre moi toutes les prudes de votre connaissance. Or, franchement, à cette heure, qu'êtes-vous donc pour moi? Une femme pauvre, hostile, et d'une vertu au moins douteuse; il vous reste votre beauté, c'est vrai... mais je ne vous ferai pas l'injure de la compter pour quelque chose. Aux termes où nous en sommes maintenant, madame, je vous demande ce que vous pouvez raisonnablement attendre de moi, si, comme cela se doit et se fait... on mesure les égards à la valeur des gens?

—Vous êtes parfaitement logique, monsieur; je terminerai, si vous le voulez, l'exposé de votre situation envers moi... Si j'étais seulement pauvre, soumise et dévouée à vos moindres volontés, vous me feriez peut-être la grâce d'être seulement indifférent à mon égard; mais comme le hasard m'a appris vos bassesses, comme j'ai acquis le droit de vous mépriser ouvertement, votre haine a remplacé l'indifférence.