J'acceptai cette offre. Ses gens d'affaires ne lui avaient pas suffi pour régler ses derniers arrangements de fortune; son neveu, M. Gaston de Senneville, avait avec elle quelques intérêts communs dans une succession vacante; il lui offrit très-obligeamment ses services pour certaines transactions, il devait la représenter dans plusieurs conseils de famille. Madame de Richeville, incapable de s'occuper d'affaires, accepta; ne voulant voir ni recevoir personne d'autre que moi et M. et madame d'Héricourt, elle me pria instamment d'être son intermédiaire lorsque M. de Senneville aurait quelques renseignements à prendre ou quelques signatures à donner.

Je reçus ainsi M. de Senneville quelquefois le matin.

Il conservait toujours le dépôt que je lui avais confié. Deux ou trois fois j'envoyai Blondeau chez lui pour ajouter quelques lettres à celles que renfermait la cassette dont je lui donnais chaque fois la clef; plus que jamais je redoutais les perfidies de M. Lugarto.

Vers le mois de décembre, M. de Rochegune m'écrivit qu'après avoir longtemps voyagé à l'aventure, pour s'étourdir, il était revenu à Paris, mais il ne se sentait pas même le courage de voir ni moi ni madame de Richeville; il avait loué une maison isolée au Marais sous un nom supposé, afin d'être absolument ignoré, et me donnait son adresse dans le cas où madame de Richeville ou moi nous aurions absolument besoin de lui.

Je respectai sa solitude et sa douleur. Je n'osai pas même lui répondre. J'appris par madame de Richeville qu'il avait obtenu la permission spéciale d'entrer la nuit au cimetière du Père-Lachaise, où étaient déposés les restes d'Emma dans le caveau mortuaire de la famille de Rochegune.

J'envoyai quelquefois Blondeau s'informer de la santé de M. de Rochegune auprès de Stolk, son homme de confiance. Son désespoir était toujours aussi profond; une seule fois il était sorti dans le jour pour accomplir un engagement pris autrefois avec les officiers qui avaient, comme lui, combattu pour l'indépendance de la Grèce, à la tête des troupes qu'ils avaient équipées. Il s'était, selon leurs conventions, rendu en uniforme à cette réunion solennelle; là, il avait dit qu'il arrivait de sa terre et qu'il allait y retourner à l'instant.

L'un des derniers jours de l'année, j'allai voir madame de Richeville: elle était plus triste que d'habitude.

—Je suis la cause involontaire d'une ignoble calomnie,—me dit-elle.—Mon neveu Gaston est un misérable que je ne reverrai de ma vie. Hier, la princesse d'Héricourt est venue me voir; elle a appris par hasard que M. de Senneville interprétait d'une manière odieuse les relations que vous aviez bien voulu avoir quelquefois avec lui pour mes affaires; il prétend que la vie retirée que vous menez lui est depuis longtemps consacrée tout entière, qu'il a été vous rejoindre dans le Midi. Il ose affirmer que madame Blondeau lui porte vos lettres et reçoit les siennes; il prétend qu'il l'a montrée à plusieurs de ses amis, qui l'ont vue maintes fois venir chez lui de votre part, et que c'est à cause de vous qu'il hésite à accepter un très-riche mariage qu'un de ses amis lui propose.

Je n'eus pas besoin d'affirmer à madame de Richeville que je n'avais pas entendu parler de M. de Senneville pendant mon séjour à Hyères; je lui expliquai une partie des raisons qui m'avaient autrefois obligée à confier un dépôt important à l'obligeance de M. de Senneville, et comment Blondeau avait quelquefois dû aller chez lui.

Comme moi, plus que moi encore, la duchesse s'indigna de cet ignoble abus de confiance.