Les gens comme M. de Morville le sont, si cela se peut dire, par luxe.
C'est parce qu'il ne tiendrait qu'à eux d'avoir, qu'ils mettent une sorte de noble dépravation à ne pas avoir. Et puis enfin (nous voulons à tout prix excuser la constance et la résignation de notre héros), certains gourmets sensés savent de temps à autre rafraîchir, renouveler la sensibilité de leur goût par une intelligente sobriété. Ceci posé, M. de Morville disculpé (nous l'espérons du moins), des ridicules inhérents à la position d'amant fidèle ou d'amant malheureux, nous instruirons le lecteur d'une nouvelle particularité.
Huit jours environ après son entretien avec madame de Hansfeld, M. de Morville reçut par la poste la lettre suivante d'une écriture inconnue:
«La démarche que l'on tente auprès de vous est étrange et folle; vous pouvez y voir une raillerie, un badinage ou un caprice; vous pouvez y répondre par le silence, par les plaisanteries ou par le dédain; on ne s'abuse pas; il y a mille raisons pour que cette démarche, pourtant aussi sérieuse, aussi solennelle qu'il en soit au monde, vous semble ridicule ou indigne de votre attention.... Cependant on a joué toute une existence... sur l'espoir presque insensé que l'instinct de votre cœur vous révélerait ce qu'il y a de sincère, de grave dans la question qu'on va vous faire: Votre cœur est-il libre?
«On sait qu'un souvenir chéri le remplit depuis presque deux années; mais il ne s'agit pas de ce passé: on s'adresse à votre honneur, à votre loyauté bien connus. Pouvez-vous répondre à un amour profond, nourri depuis longtemps dans le silence et dans le mystère, amour passionné que vous seul pouvez inspirer et justifier?
«Répondez.... Voulez-vous de cet amour?...
«Bien des hommes seraient fiers de le partager. On ne vous dit pas cela par orgueil... car cet amour... on le met à vos pieds avec autant d'humilité que de crainte.... Si vous êtes libre, si vous pouvez consacrer... ou plutôt si vous permettez qu'on vous consacre une vie tout entière... dites un mot... et demain vous saurez qui vous écrit cette lettre....
«La confiance que l'on a en vous est telle que l'on vous croira aveugement. Rien ne vous sera plus facile que de tromper un cœur rempli de vous. Vous pourrez prendre impunément cet amour comme un jouet avec l'arrière-pensée de le briser bientôt; vous pourrez légèrement, insoucieusement, porter un coup mortel à un cœur trop épris.... On vous dit cela parce qu'on vous sait bon et généreux... parce qu'on ne présume pas trop de votre cœur et de votre franchise en attendant une réponse loyale.... Quelle qu'elle soit, elle sera reçue avec reconnaissance.... Votre sincérité consolera du moins l'amertume d'un refus. Ce malheureux amour rentrera dans le mystère et dans l'obscurité dont il n'aurait jamais dû sortir; quoiqu'il ne soit pas partagé, il ne sera pas moins fervent et éternel; vous pouvez y être insensible, mais vous ne pouvez l'empêcher d'exister.
«P.S. Répondre poste restante, à Paris, à madame Derval.»
Soit qu'il fût dans un milieu d'idées romanesques et mélancoliques, soit qu'il crût à la sincérité de cette lettre, soit enfin que, décidé à refuser l'offre de ce cœur, il évitât, de la sorte, le ridicule d'être dupe d'une plaisanterie, M. de Morville répondit sérieusement à cette proposition, et envoya ces mots: Poste restante, à l'adresse de madame Derval.