«J'aimerais mieux mille fois être victime d'une plaisanterie que risquer de répondre légèrement à l'expression d'un sentiment dont un honnête homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un mérite que je prétends avoir, c'est celui de la franchise; jamais je n'ai commis une action lâche ou méchante, jamais je n'ai regardé comme vains et frivoles les engagements de deux cœurs qui se donnent l'un à l'autre, engagements dans lesquels une femme met presque toujours son repos, son honneur, son avenir à la merci d'un homme; engagements dans lesquels la femme risque tout, l'homme rien....
«Je répondrai donc: Non, mon cœur n'est pas libre; j'aime, et j'aime sans espoir....
«Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en répondant de la sorte je crois être à la hauteur du sentiment que l'on m'exprime, et dont je suis aussi touché qu'honoré?
«En admettant la réalité du sentiment dont on me parle, je suis absous de présomption par cette vérité bien connue: Être aimé ne prouve pas qu'on mérite d'être aimé. Mais, quant à moi, j'ai toujours pensé que ceux qui aimaient méritaient toujours autant de respect que d'admiration.
«LÉON DE MORVILLE.»
Le lendemain, M. de Morville reçut cette réponse par la poste:
«On vous avait bien jugé, noble et généreux cœur; votre lettre a fait couler des larmes sans amertume. Votre rare délicatesse aurait encore, si cela était possible, augmenté la folle passion que vous avez inspirée.... Folle passion!... oh! non... non... jamais amour n'a été plus réfléchi, plus médité, plus sage... car vous êtes digne de répondre à toutes les exigences de l'âme la plus pure, la plus élevée.
«Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez; on s'en honore, on s'en pare comme d'une vertu.... Maintenant on a une dernière grâce à vous demander; on sait que si vous ne l'accordez pas elle est inopportune; si, au contraire, vous l'accordez, c'est que vous comprendrez de quelle immense consolation elle peut-être pour un cœur rempli de vous. On voudrait de temps à autre vous écrire, non pas pour vous parler d'un amour qui désormais n'élèvera plus la voix, mais pour vous faire entendre quelquefois les accents d'une voix amie.
«Votre cœur n'est pas libre, et vous aimez sans espoir.
«On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu'elle vous présageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venir à ceux qui souffrent; si votre amour continue d'être malheureux, peut-être au milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance la consolation d'un cœur tendre et dévoué qui, mieux que tout autre, saura compatir à votre douleur.