«Si vous êtes heureux, vous serez généreux, et vous aurez quelques bonnes et douces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins en songeant à vos souffrances ou à votre bonheur.... Vous êtes si loyal que vous ne suspecterez pas la loyauté des autres. Le but de cette correspondance n'est pas de tendre un piége à votre affection, ou de profiter d'un moment de dépit pour vous offrir de nouveau un cœur que vous avez repoussé; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est des âmes dignes de la vôtre; vous croirez cela parce que, quoi qu'il arrive, jamais vous ne saurez qui vous écrit.
«Enfin, vous ne verrez dans cette résolution ni orgueil froissé, ni amertume. L'élévation du sentiment qui dicte cette lettre le met hors d'atteinte de ces misérables passions. Le sort a voulu que cette offre d'un cœur dévoué vous fût faite trop tôt ou trop tard.... Ce cœur n'en est pas moins à vous, c'est-à-dire toujours digne de vous.
«Répondez poste restante, à la même adresse.»
Le calme et la dignité de cette nouvelle lettre frappèrent M. de Morville; il en fut touché, malgré les préoccupations que lui causait son amour pour madame de Hansfeld. Il répondit avec sa sincérité habituelle:
«J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites.... Mon cœur est triste; je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais à épancher mes impressions, non pas raconter des faits agréables ou pénibles, et les confidents s'inquiètent des personnes, non des sentiments. Il se peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation à dire mes tristesses ou mes espérances, ou à m'entendre plaindre si je souffre, ou féliciter si je suis heureux, par la mystérieuse et généreuse amie qui vient à moi.»
«LÉON DE MORVILLE.»
Ce dernier billet écrit et envoyé à son adresse, M. de Morville, absorbé par son amour croissant pour madame de Hansfeld, ne songea plus que rarement à sa mystérieuse correspondante, la personne inconnue (que le lecteur a sans doute devinée) ne voulant pas abuser par une hâte indiscrète de la permission que M. de Morville lui avait donnée.