—Courage... mon enfant... courage. Explique-toi... dis-moi tout....
—Eh bien, mon père... depuis cette représentation des Français, l'humeur de mon mari déjà très irritable... est devenue sombre et méchante. Je le voyais à peine... il sortait toute la journée et ne revenait qu'à une heure avancée de la nuit. A l'heure du repas, il était taciturne, préoccupé... deux ou trois fois il se leva de table avant la fin du dîner et alla se renfermer chez lui. Si je l'interrogeais sur les soucis qu'il paraissait avoir, il me répondait durement que cela ne me regardait pas... depuis je ne hasardais plus un mot à ce sujet.... Ce matin, pourtant... lui voyant l'air plus content que de coutume, je lui dis: Vous me paraissez mieux aujourd'hui que les autres jours, Charles.... Voilà tout... mon père, pas autre chose, je te le jure.
—Pauvre enfant...—Continue.
—Ses traits se rembrunirent aussitôt; il s'écria avec amertume:—A quoi cela me sert-il d'être mieux? A quoi bon espérer... si j'ai quelque chose à espérer... lorsque vous êtes là comme une chaîne à laquelle je suis désormais et pour toujours attaché... Maudit, maudit soit le jour où j'ai été assez faible pour vous épouser... pour donner, comme un sot, dans le piége que vous et votre père m'avez tendu....
Le vieillard comprima un mouvement de colère, et reprit d'une voix ferme:—Et puis ensuite... mon enfant....
—Ce reproche était si cruel, si blessant, si peu attendu, que je n'ai su que répondre... j'ai pleuré. Il s'est levé violemment en s'écriant:—Quel supplice! oh! ma liberté! ma liberté!... Mon Dieu... je ne le gêne en rien.... Pourtant, tout ce que je lui demande, c'est de me permettre de venir vous voir.
—Oh! patience... patience...—s'écria le graveur d'une voix contenue.
—Voyant qu'il me traitait ainsi—reprit Berthe—je m'écriai: Charles, voulez-vous vous séparer de moi? si je vous suis à charge, dites-le....
—Eh bien! oui—me répondit-il en fureur—oui! vous m'êtes à charge; oui, je vous hais... car vous m'avez contraint de faire le plus sot des mariages..., et jamais je ne vous le pardonnerai...—Mais, mon Dieu—lui dis-je—qu'ai-je fait, qu'avez-vous à me reprocher?
—Oh! rien! vous êtes trop adroite pour cela.... Vous savez bien que si vous me trompiez je vous tuerais, vous et votre complice. Ce n'est pas la vertu qui vous retient dans le devoir, c'est la peur.... En disant, ces mots, il est sorti violemment... et votre fille est venue vous trouver, mon père... car elle n'a plus que vous au monde—s'écria Berthe en fondant en larmes.