A ces derniers mots, prononcés par M. de Morville d'une vois émue, madame de Hansfeld redressa vivement la tête; une légère rougeur colora son pâle visage, elle répondit d'un ton de raillerie glaciale:
—Ce singulier aveu est sans doute indispensable à la révélation du secret que vous avez à m'apprendre, monsieur?
—Oui, madame....
—Je vous écoute.
—Jusqu'au moment où vous quittâtes la maison voisine de celle de ma mère, je vous avais souvent rencontrée chez quelques personnes de ma connaissance; je n'avais voulu faire aucune démarche pour avoir l'honneur de vous être présenté. Je trouvais un grand charme au mystère qui entourait mon amour; je vous étais absolument inconnu, moi qui vous connaissais si bien, moi témoin invisible de toutes les émotions qui se révélaient sur votre physionomie; et puis vous parler de banalités au milieu de la contrainte du monde, qu'eût été cela pour moi auprès de mes longues heures de contemplation silencieuse et passionnée! Mais lorsque votre départ me priva de ce bonheur de chaque jour, je reconnus le prix de ces relations mondaines que j'avais d'abord dédaignées, je résolus de vous être présenté; vous vous étiez tout récemment liée avec une de mes tantes, madame de Lormoy, qui professe pour vous la plus haute estime. Ainsi que tout le monde, elle ignorait l'heureux hasard qui m'avait rapproché de vous; je lui demandai de vous être présenté. Malheureusement, le lendemain du jour où elle m'avait promis cette grâce, on me fit une révélation telle... que loin de chercher à me rapprocher de vous, madame, je dus vous fuir.... Sans la déplorable santé de ma mère, j'aurais quitté Paris pour éviter toutes les occasions de vous voir et d'aviver ainsi ma funeste passion... oh! bien funeste; car si votre indifférence m'accable, votre amour me mettrait au désespoir.... Vous me regardez avec surprise... vous ne me comprenez pas? Eh bien! sachez-le donc, madame... et pardonnez cette supposition insensée... vous m'aimeriez aussi éperdument que je vous aime, que je serais le plus malheureux des hommes... car je ne pourrais répondre à cet amour inespéré sans porter un coup mortel à ma mère... sans fouler aux pieds le devoir le plus saint... le serment le plus sacré, sans être enfin parjure et criminel!...
—Criminel!—s'écria madame de Hansfeld en se levant à demi, les traits bouleversés par la crainte et par la douleur.
Ce cri involontaire était un aveu; il trahissait l'amour de la princesse, amour jusqu'alors profondément caché.
Si M. de Morville eût été indifférent à madame de Hansfeld, aurait-elle manifesté ce désespoir, cette épouvante? Non, sans doute. Mais elle voyait une barrière infranchissable s'élever entre elle et M. de Morville; n'avait-il pas dit: Si vous m'aimiez je serais le plus malheureux des hommes, car je ne pourrais vous aimer sans parjure, sans crime, sans porter un coup mortel à ma mère?
Et M. de Morville était cité pour sa loyauté, et il ne vivait que pour sa mère....
Madame de Hansfeld comprit la portée du mot qui lui était échappé. Un éclair de bonheur rayonnait sur les traits de M. de Morville... son instinct ne le trompa pas... il se crut aimé; mais ce premier enivrement passé, il frémit en songeant a l'abîme de maux et de douleurs que l'involontaire aveu de madame de Hansfeld ouvrait devant lui.