La princesse se possédait trop pour ne pas vaincre l'émotion qui l'avait un moment trahie. Espérant donner le change à M. de Morville, elle lui dit en souriant avec un ton de légèreté qui le confondit et renversa ses idées:
—Vous avouerez, monsieur, que ma surprise... je dirai même ma frayeur, était assez naturelle... en vous entendant dire que mon amour pouvait entraîner à sa suite de si épouvantables résultats... le parjure... le crime.... Mon Dieu!... j'en frissonne encore.... Jugez donc quel bonheur pour vous... surtout, que je sois parfaitement indifférente à cette passion... éperdue... que vous croyez ressentir.... En vérité, monsieur, vous êtes trop heureux... vous avez pour vous sauvegarder de la tentation de m'aimer désormais, non seulement mon indifférence, mais encore les plus graves motifs qui puissent déterminer un homme comme vous.... Seulement il me semble que, parmi ces obstacles formidables qui devaient si mortellement contrarier mon amour pour vous, monsieur, vous auriez pu dire un mot de mon mariage avec M. de Hansfeld. Vous me permettrez de vous signaler cet oubli, et de vous avouer qu'à mes yeux cet obstacle est le plus sérieux de tous.... Il me reste, monsieur, à vous parler des lettres que j'ai reçues de vous parce que je ne pouvais pas faire autrement, et que j'ai lues... et quelquefois gardées, parce qu'un recueil de pensées très spirituellement écrites et attribuées, comme elles l'étaient, à un être imaginaire, ne peut passer pour une correspondance. Vous avez trop de mérite, monsieur, pour être vain; je ne blesserai donc pas votre amour-propre d'auteur—ajouta la princesse en souriant—en vous avouant encore que si j'ai lu ces œuvres distinguées toujours avec curiosité, souvent avec une vive émotion, c'est un peu grâce au mystère qui entourait cette correspondance dont vous faisiez seul les frais, et aussi parce que le hasard vous inspirait parfois des pensées fort touchantes dont j'étais émue jusqu'aux larmes... car j'ai le malheur... ou plutôt le bonheur de pleurer à la lecture du moindre roman sentimental....
—Ah! madame, vous raillez cruellement.
—Je voudrais du moins, monsieur, que cette entrevue, commencée sous de si sombres auspices, se terminât un peu plus gaiement; car, après tout, nous sommes au bal de l'Opéra.... Pourquoi d'ailleurs, monsieur, nous quitter si tristement? Je vous avais cru instruit d'un secret assez maussade.... Il n'en est rien, je suis complètement rassurée.... J'ai pour me défendre de vos séductions mon respect pour mes devoirs, mon indifférence et la révélation qu'on vous a faite.... Notre position est parfaitement tranchée, que pouvons-nous désirer de plus? Adieu, monsieur.... Cette entrevue m'a confirmé tout le bien qu'on dit de vous.... Je sais qu'il est inutile de vous recommander le secret... sur ma démarche, qui pourrait être indignement calomniée.... Pour plus de prudence... je sortirai d'ici la première.... Vous voudrez bien attendre quelque temps avant de quitter cette loge.
Et madame de Hansfeld, se levant, remit son masque et se dirigea vers la porte.
—Ah! madame, de grâce... un mot, un dernier mot—s'écria M. de Morville, à peine revenu de sa surprise, et en se précipitant vers la porte.
Et madame de Hansfeld fit un geste si fier, si impérieux, que M. de Morville n'insista pas pour prolonger cet entretien.
La princesse ouvrit la porte et sortit.
Peu d'instants après, M. de Morville l'imita.
En passant auprès du coffre dont nous avons parlé, il vit un assez grand tumulte: la foule était compacte; obligé d'attendre pour s'y frayer un passage, M. de Morville entendit ces mots: