Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. Néanmoins, obligé d'opter entre la mort de cette enfant chérie et un avenir redoutable, qu'il serait peut-être possible de conjurer, le graveur consentit enfin au mariage, qui se fit peu de temps après le retour de M. de Brévannes.
Berthe n'avait pas un moment douté de l'amour de son mari.
Ce cœur simple et bon, noble et confiant, n'avait pu se défendre contre le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait flatté; dans sa vanité naïve, la jeune fille se demandait avec une certaine fierté s'il ne fallait pas que M. de Brévannes l'aimât beaucoup pour avoir poursuivi ses desseins sur elle avec une ténacité si énergique.
La pauvre Berthe confondait, hélas! l'entêtement orgueilleux d'un esprit impatient de toute résistance avec l'abnégation, avec l'opiniâtre dévouement de la passion.
M. de Brévannes était capable d'employer tous les moyens possibles, même les voies en apparence les plus honorables, pour parvenir à ses fins; mais, le but atteint, il était capable aussi de se venger cruellement des sacrifices qu'il s'était imposés lui-même pour triompher dans une lutte où son orgueil était aussi vivement intéressé que son amour.
Pour ce caractère intraitable, le lendemain de la victoire était rarement heureux; plus l'attaque avait été rude, plus la résistance avait duré, plus sa vanité souffrait. Dans la chaleur de l'action, il oubliait les blessures de son amour-propre; mais, après le succès, il ressentait douloureusement ces plaies saignantes, et son caractère véritable reprenait le dessus.
Lorsque la fièvre de vouloir acharné qui avait contraint M. de Brévannes à épouser Berthe eut cessé, il eut des regrets extrêmes de ce mariage.... Oui... il eut honte de son alliance avec une fille obscure et pauvre; en songeant aux riches partis auxquels il aurait pu prétendre, les qualités charmantes, la beauté, l'âme angélique de Berthe lui parurent à peine une consolation. Il se crut en butte à tous les sarcasmes; il ne devait pas y avoir de railleries assez piquantes pour qualifier son ridicule mariage d'inclination.
M. de Brévannes se trompait: beaucoup de gens, en le voyant épouser une fille belle, vertueuse et pauvre, lui supposèrent un caractère généreux, élevé; on prôna, on vanta son admirable désintéressement, et il fut absous d'avance de tous les tourments qu'il pourrait faire endurer à une femme pour laquelle il avait tant fait.
Les uns regardaient la conduite de Berthe comme un chef-d'œuvre de ruse et d'habileté; les autres se moquèrent de M. de Brévannes et de son mariage d'inclination, parce qu'ils se moquaient généralement de tout le monde.
Personne ne soupçonna le véritable motif de ce mariage, et que l'entêtement de M. de Brévannes y avait eu au moins autant de part que son amour....