Malgré l'heure avancée de la nuit (quatre heures du matin), c'est dans cette pièce que nous conduirons le lecteur.

Madame de Brévannes, toujours inquiète des absences prolongées de son mari, quoiqu'elle dût y être habituée, se couchait rarement avant d'être assurée de son retour.

Il est donc quatre heures du matin. Berthe, assise dans un fauteuil, les mains jointes sur ses genoux, regarde machinalement le foyer qui s'éteint; une lampe, placée auprès d'elle sur une petite table où l'on voit un livre entr'ouvert, éclaire vivement la figure de la jeune femme, et brille doucement sur ses bandeaux de cheveux châtains qui, ne laissant voir que le lobe de sa petite oreille rose, vont se perdre dans la natte épaisse qui se tord derrière sa tête.

Ce qui frappait tout d'abord dans le gracieux visage de Berthe, c'était son expression d'angélique bonté; lorsqu'elle levait ses grands yeux bleus si beaux et si doux, le charme devenait irrésistible; sa bouche, un peu sérieuse, semblait plutôt faite pour le sourire bienveillant et affectueux que pour le rire bruyant de gaieté; son col blanc arrondi, un peu long, se courbait avec une grâce indicible lorsqu'elle penchait sa tête sur son sein.

Berthe portait une robe de soie gris-clair, dont la pâle nuance s'harmoniait à merveille avec la délicate blancheur de son teint; d'un côté de la cheminée on voyait un piano ouvert et chargé de musique; au-dessus, deux portraits de grandeur inégale représentaient la mère et le père de Berthe. Un grand nombre de modestes cadres de bois noir, renfermant des gravures en taille-douce qui formaient l'œuvre de Pierre Raimond, ornaient ce petit salon tendu de papier rouge velouté, et lui donnaient une apparence très différente du reste de l'habitation; enfin, sur la cheminée, on voyait une vieille pendule de marqueterie et deux petits flambeaux blancs et bleus, en émail de Limoges, qui avaient appartenu à la mère de Berthe, et avaient été le cadeau de noce du graveur.

Une larme longtemps suspendue au bout des longs cils de la jeune femme roula sur sa joue comme une goutte de rosée; son sein se souleva à plusieurs reprises, elle tressaillit.... Une rougeur subite colora son front, puis Berthe retomba dans sa morne apathie.

En deux mots nous dirons la cause de la tristesse et de l'abattement de Berthe.

Pendant son dernier séjour en Lorraine, M. de Brévannes avait accordé une protection très particulière à une des femmes de Berthe. L'insolence de cette fille ouvrit les yeux de madame de Brévannes, ou du moins lui donna des soupçons assez violents pour exiger le départ de cette créature.

Cette scène cruelle s'était passée quelques jours avant le retour de M. de Brévannes à Paris, et avait laissé un douloureux ressentiment dans le cœur de Berthe. Elle avait jusqu'alors souvent souffert des infidélités de son mari, mais elle n'avait jamais subi une humiliation pareille.

Quatre heures du matin sonnèrent; absorbée dans une profonde rêverie, madame de Brévannes n'avait pas cru la nuit si avancée; une voiture s'arrêta à la porte. Berthe regretta d'avoir veillé si tard; une fois pour toutes son mari lui avait expressément défendu de l'attendre; ses gens même se couchaient. Il rentrait habituellement par une petite porte bâtarde de sa maison dont il avait la clef; il lui fallait passer par le petit salon de Berthe pour entrer dans une des deux chambres à coucher qui communiquaient à cette pièce.