CHAPITRE X.
LE PRINCE DE HANSFELD.
Une pièce immense, occupant une aile de l'hôtel Lambert, formait à elle seule l'appartement d'Arnold de Glustein, prince de Hansfeld, personnage mystérieux dont l'existence prêtait à de si étranges commentaires.
L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour justifier tant d'accusations d'originalité. Nous y conduirons le lecteur, un peu après le moment où les sons de l'orgue avaient cessé, au grand plaisir de la princesse... c'est-à-dire alors que la pâle clarté d'un jour d'hiver commençait à dissiper la brume du matin....
Qu'on se figure une salle longue de cent pieds environ, un plafond rayé de solives saillantes, autrefois peintes et dorées, ainsi que les caissons qui les séparaient. Par un caprice du prince, toutes les fenêtres avaient été bouchées, sauf une haute, longue et étroite ogive, garnie de vitraux de couleurs, et placée à l'extrémité de la galerie. Le jour, pénétrant par cette étroite ouverture, produisait un effet bizarre, car il luttait contre la clarté des six bougies d'un petit lustre de cuivre rouge gothique, suspendu à l'une des poutrelles du plafond par un cordon de soie, très près du vitrail.
Grâce à ce mode d'éclairage, dont le foyer, factice ou naturel, se concentrait en cet endroit, qu'il fît nuit ou qu'il fît jour, la lumière, d'abord rassemblée dans la partie avoisinante de la croisée, s'amoindrissait de telle sorte, que le premier tiers de la galerie se trouvait dans un clair-obscur assez lumineux, mais que le reste de cette salle immense se perdait dans l'ombre.
Rien de plus étrange que la décroissance successive de cette lumière qui, d'autant plus vive qu'elle était d'abord filtrée par une haute fenêtre, s'éteignait insensiblement dans de profondes ténèbres. La coloration des divers objets qu'elle frappait, participant aussi de cet affaiblissement gradué, semblait prendre des formes étranges.
Ainsi, vers l'extrémité de la galerie où venait mourir la lumière, ces dernières lueurs s'accrochant aux reliefs de quelques armures d'acier damasquinées, de rares étincelles de lumière scintillaient ça et là dans l'obscurité.
Presque à côté de l'unique petite porte qui communiquait à cette galerie, dans un coin sombre, on distinguait une forme blanchâtre. C'était un squelette bizarrement accoutré: sur son crâne il portait une mitre épiscopale, il s'appuyait d'une main sur un glaive du plus beau temps de la renaissance; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire à sept cordes, dont la base reposait sur la rotule; par un caprice bizarre, une couronne de roses (rareté pour la saison) d'une fraîcheur et d'un parfum adorables surmontait ce luth; un manteau de drap blanc, constellé d'X et d'M entrelacés, brodés en rouge, se drapait en plis majestueux sur la cage obscure de la poitrine du squelette, et ne laissait voir que l'extrémité du tibia et du pied droit. Ce pied, d'une petitesse remarquable, était (amère dérision!) chaussé d'un soulier de satin blanc, dont les cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur l'os de la jambe, poli comme l'ivoire.