Si l'œil, s'habituant aux ténèbres, pouvait percevoir certains détails, on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin quelques taches d'un brun rougeâtre... que l'on reconnaissait facilement pour des traces de sang.

Ce singulier objet de curiosité était posé sur un socle d'ébène merveilleusement rehaussé de bas-reliefs et d'incrustations d'argent et d'ivoire.

Par un étrange contraste, car là tout était contraste, les ornements de ce piédestal ne participaient en rien de la tristesse de l'ossuaire qu'il supportait; tout ce que l'art florentin du xve siècle a de plus gracieux, de plus pur et de plus charmant, semblait revivre dans ce délicieux ouvrage, véritable chef-d'œuvre de ciselure et de sculpture. Néanmoins ces ornements enchanteurs n'étaient pas absolument étrangers au lugubre objet dont ils décoraient la base; la figure du squelette, s'appuyant d'une main sur une épée nue, de l'autre sur une lyre, et portant une mitre épiscopale en tête, et un soulier de femme au pied; cette figure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des plus charmantes combinaisons artistiques.

Ainsi, des amours supportés par ces fabuleux oiseaux de la renaissance, qui tenaient de l'aigle par la tête, par les ailes, et de la syrène par les capricieux enroulements de leur queue, semblaient enlever dans leurs petits bras cette lugubre image.

Ailleurs, des nymphes, dont les poses remplies d'une élégance à la fois chaste et voluptueuse eussent été avouées par les Grecs, se jouaient sous l'attique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des apprêts de la toilette du fantôme; l'une portait le glaive, l'autre la lyre, celle-ci la mitre.

Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nymphes, tenant chacune un des cothurnes du soulier, le balançaient entre elles, tandis qu'un petit amour, niché dans l'intérieur de cette chaussure de Cendrillon, s'en servait comme d'une escarpolette....

Pendant ces apprêts, la sinistre figure à demi-couchée sur un lit grec à draperies traînantes, accoudée sur son bras gauche, regardait en souriant (comme une tête de mort peut sourire) les folâtres jeux des nymphes, tandis que de ses phalanges osseuses elle effeuillait un bouquet de roses que lui présentait un groupe d'adorables enfants.

Un petit trépied de vermeil d'un travail exquis, placé auprès de ce socle, pouvait à la fois servir de lampe et de cassolette à parfums.

Si les autres objets qui meublaient la galerie n'offraient pas cette bizarre alliance des sujets les plus funèbres et des idées les plus riantes, ils n'en étaient pas moins singuliers et remarquables, les uns par leur rareté, les autres par les incroyables mutilations qu'ils avaient subies.

Un tableau, placé dans une des zones de la galerie où n'arrivait qu'un demi-jour, représentait une femme d'une beauté rare; à la fraîcheur du coloris, à la transparence voilée du clair-obscur, à la grâce divine du dessin, à la suavité de la touche, on reconnaissait la main inimitable de Léonard de Vinci.... Mais, hélas! au lieu de ce regard fluide, transparent, auquel le peintre avait sans doute donné la vie, les yeux, barbarement, outrageusement crevés, dardaient deux lames de stylets, fines, aiguës, étincelantes.