Pierre Raimond avait soixante-dix ans; sa grande taille était courbée par l'âge; son crâne chauve, sa barbe blanche, qu'il ne rasait plus depuis plusieurs années, ajoutaient encore à l'austérité de ses traits; ses paupières toujours à demi baissées témoignaient du mauvais état de sa vue affaiblie par l'excès du travail; cette infirmité, jointe à un léger tremblement nerveux, suite d'une longue maladie, l'avait obligé de renoncer à la gravure de la musique, et à accepter, malgré sa répugnance, une pension de douze cents francs de M. de Brévannes.
La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois d'atelier, était d'une scrupuleuse propreté. Au-dessus de la fenêtre on voyait son établi de graveur, ses burins depuis longtemps abandonnés, et quelques planches préparées pour la gravure de la musique; une couchette de fer, une table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une simplicité stoïque.
Un vieux sabre d'honneur, gagné par Pierre Raimond, ancien volontaire des armées de la république, ornait son alcôve. Au-dessous de ce sabre était encadré un exemplaire de ce fameux appel fait par la Convention au peuple lors de l'assassinat des envoyés français:
Le neuf floréal de l'an sept,
A neuf heures du soir,
Le gouvernement autrichien a fait assassiner les ministres
la république française: Bonnier, Roberjot et Jean
Debry, chargés par le Directoire exécutif
de négocier la paix de Rastadt.
LEUR SANG FUME... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEANCE!
Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux spécimen de la farouche éloquence de cette époque sanglante, terrible, mais non pas sans gloire. Il est inutile de dire que le graveur était resté fidèle à l'utopie républicaine, dans ce qu'elle avait de généreux, de patriotique.
Probe et rude, juste et loyal, on ne pouvait reprocher à Pierre Raimond que des idées trop absolues sur les différences morales qui existaient, selon lui, entre les riches et les pauvres. S'il poussait jusqu'à l'exagération l'orgueil de la pauvreté, il faisait excuser ce travers par le plus noble désintéressement.
Ainsi, pouvant épouser la fille d'un riche éditeur de gravures, il avait refusé, parce qu'il aimait la mère de Berthe, aussi pauvre que lui.
Après trente ans de travail et d'économie, il était parvenu à amasser vingt-cinq mille francs qu'il destinait à sa fille. Un notaire banqueroutier lui vola cette somme; il redoubla de labeur afin de donner au moins à sa fille, très jeune encore, une profession qui la mît à l'abri du besoin.
On pense avec quelle inquiétude Pierre Raimond attendait Berthe.
Enfin une voiture s'arrêta sur le quai; il entendit dans l'escalier un pas léger, rapide et bien connu.