Pendant ce temps-là, madame Girard, se penchant hors de sa loge, regardait de tous côtés avec une expression d'impatience.

—Alphonsine—lui dit tendrement M. Girard—est-ce que tu cherches quelqu'un?

—Sans doute—reprit Alphonsine d'un petit air agaçant, malicieux et triomphant—je cherche la marquise de Luceval, elle va être joliment furieuse..

—Pourquoi donc cela, madame?...—demanda Berthe, qui ne savait quelle contenance garder.

—Il s'agit d'un excellent tour—reprit madame Girard—que j'ai joué à la marquise; vous savez combien elle tient à avoir la primeur des modes, et à ce qu'on ne porte rien qu'après elle. Je vais, il y a deux jours, chez Barenne, notre marchande de modes à la marquise et à moi, et je lui demande, comme toujours, si la marquise n'avait rien commandé pour ce soit, tout Paris devant être aux Français. Après des difficultés sans nombre je lui arrache le grand secret. La marquise de Luceval s'était commandé une coiffure ravissante, originale, mais qui ne pouvait aller qu'à elle...—Aller qu'à elle!—dit madame Girard en piaffant fièrement sous sa casquette.—Enfin, à force de promesses et de câlineries, j'obtiens de cette chère Barenne de me montrer cette délicieuse coiffure et de m'en faire une pareille à celle de la marquise, et... la voici.... Cela s'appelle un sobieska. Vous jugez du dépit de madame de Luceval, qui, croyant avoir l'étrenne de cette coiffure, me la verra portez ainsi qu'elle.

—Vous me permettrez, madame, d'être d'un avis contraire—dit Berthe en souriant à demi.—Je crois qu'elle sera très contente de ne pas être la seule coiffée ainsi.

—Je vous assure, ma chère, qu'elle sera furieuse—riposta madame Girard.

—Je pense comme toi, bonne amie—dit M. Girard.

—Monsieur Girard... je vous prie de ne pas me tutoyer—dit Alphonsine avec dignité.—Vous avez l'air d'un portier.

—Je voulais dire, Alphonsine, que vous aurez peut-être à vous reprocher d'avoir fait perdre à votre marchande de modes la pratique de madame la marquise de Luceval. Car, permettez-moi de vous le dire, bonne amie, il y a abus de confiance; n'est-ce pas, Brévannes, il y a abus de confiance?...