—Et quelques passages de l'ouverture de Fidelio que jouait Berthe vous ont sans doute rappelé de douloureux souvenirs?

—Hélas! oui. Lorsque j'ai connu la femme que j'ai épousée, j'étais dans tout le feu de ma première admiration pour cet opéra de Beethoven.... J'ai toujours eu l'habitude d'attacher mes pensées du moment à certains passages de la musique que j'aime... pensées qui, pour moi, deviennent pour ainsi dire les paroles des airs que j'affectionne le plus; eh bien! l'opéra de Fidelio me rappelle ainsi toutes les phases d'un amour malheureux.

—Ah! maintenant je comprends votre émotion—dit Berthe en secouant la tête avec tristesse.

—Voyons, mon ami—dit cordialement Pierre Raimond—jamais vous ne parlerez à des cœurs plus sympathiques.

Et M. de Hansfeld raconta ainsi qu'il suit l'histoire de son mariage avec Paula Monti; histoire vraie en tous points, sauf la substitution du nom d'Arnold Schneider à celui de Hansfeld.


CHAPITRE V.

RÉCIT.

—Orphelin presque en naissant—dit le prince—j'ai été élevé par un vieux serviteur de ma famille. Nous habitions un village retiré, nous y vivions dans une complète solitude. Le pasteur était peintre et musicien; il reconnut en moi quelques dispositions pour ces arts auxquels je consacrais tout mon temps.

Ces premières années de ma vie furent paisibles et heureuses. J'aimais le vieux Frantz comme un père; il avait pour moi les soins les plus tendres; il me reprochait seulement de fuir les exercices violents, de ne sortir de mon cabinet d'études que pour quelques rares promenades dans nos belles montagnes. Je n'avais aucun des goûts de mon âge; j'étais sérieux, taciturne, mélancolique; la musique me causait des ravissements presque extatiques, auxquels je m'abandonnais avec délices.... A dix-huit ans j'entrepris avec mon vieux serviteur un voyage en Italie. Pendant deux ans j'étudiai les chefs-d'œuvre des grands maîtres dans les différentes villes où je m'arrêtai, voyant peu de monde et me trouvant heureux de ma vie indolente, rêveuse et contemplative.... J'arrivai à Venise; mon culte pour les arts avait jusqu'alors rempli ma vie, l'admiration passionnée qu'ils m'inspiraient suffisait à occuper mon cœur.... A Venise, le hasard me fit rencontrer une femme dont l'influence devait m'être funeste. Cette femme, que j'ai épousée, se nommait Paula Monti....