J'ignore depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus brusquement éveillé par une douleur aiguë à la partie interne du bras gauche. L'obscurité la plus profonde régnait dans cette pièce. Mon premier soin fut de saisir la main que je sentais peser sur moi.... Cette main frêle et délicate tenait un stylet très aigu....
—Mon Dieu!—s'écria Berthe épouvantée en joignant les mains.
—Encore... une tentative... mais cela est effroyable—dit Pierre Raimond.
Arnold continua:
—Grâce à l'obscurité, on avait enfoncé le stylet entre mon corps et mon bras gauche, étroitement serré contre moi. A la légère résistance que rencontra la lame en glissant dans cet étroit intervalle, on dut croire qu'elle pénétrait dans ma poitrine. Cette erreur me sauva; j'en fus quitte pour une légère blessure au bras.
—Quel bonheur!—dit Berthe.
—Je vous l'ai dit, mon premier mouvement en m'éveillant fut de saisir la main que je sentais peser sur moi; tout-à-coup cette main devint glacée; j'étendis l'autre bras, je touchai une robe de femme.... Je sentis un parfum léger, mais pénétrant, dont se servait habituellement Paula.... Une épouvantable idée me traversa l'esprit.... Je me rappelai le poison de Trieste.... Je n'eus plus aucun doute.... Cette révélation fut si foudroyante, que je ne sais ce qui se passa en moi; ma raison s'égara; pendant quelques secondes, je me crus le jouet d'un horrible songe.... Durant cet instant de vertige, la main que je tenais s'échappa sans doute.... Quand je revins à moi, j'étais seul, toujours dans les ténèbres:—Frantz.... Frantz... m'écriai-je en frappant à la cloison qui séparait ma chambre du cabinet où était mon domestique. Frantz ne dormait pas; en une minute il entra tenant une lampe à la main.
—Et votre femme?—s'écria Berthe.
—Figurez-vous ma surprise... ma stupeur... c'était à douter de ma raison; Paula était profondément endormie dans un fauteuil auprès de la cheminée.
—Elle feignait de dormir...—s'écria Pierre Raimond.