—En effet—dit Berthe—lorsque vous avez demandé sa main, pourquoi vous aurait-elle dit que son cœur n'était pas libre, au risque de manquer un mariage si avantageux pour elle?... Non, non; elle était innocente de cet horrible crime.

—Et vous n'aviez pas d'ennemis?—dit Pierre Raimond.

—Aucun, que je sache....

—Mais comment vous êtes-vous expliqué la mort subite, convulsive, de cet épagneul, mort dans laquelle se retrouvaient tous les symptômes d'un empoisonnement?

—Je parvins à m'étourdir sur ce fait inexplicable, à empêcher pour ainsi dire ma pensée de s'y arrêter, tant je voulais croire à l'innocence de Paula. J'expiais douloureusement cet atroce soupçon; vingt fois je fus sur le point de lui tout avouer; mais je n'osais pas: son affection pour moi était déjà si tiède, si incertaine... un tel aveu me l'eût à jamais aliénée. Pourtant... pour mon repos, j'aurais dû tout lui dire, car elle commença de trouver quelques-unes de mes paroles étranges; mes réticences involontaires lui semblèrent incohérentes; quelquefois, profondément touché d'un mot ou d'une attention tendre de sa part, je m'écriais dans une sorte d'égarement:

—Oh! je suis bien coupable... pardonnez-moi... j'ai eu tort....

Elle me demandait la signification de ces mots; je revenais à moi, et au lieu de m'expliquer, je lui réitérais les protestations les plus passionnées.... Hélas! bientôt la pâle affection que j'en avais obtenue par tant de soins, avec tant de peine, fit place à une nouvelle froideur.... Elle me regardait quelquefois d'un air inquiet et craintif... ses accès d'humeur sombre redoublèrent... alors aussi... les soupçons que j'avais d'abord si énergiquement repoussés revinrent à ma pensée; puis je les chassais de nouveau; quelquefois j'examinais malgré moi avec défiance les mets qu'on me servait; puis, rougissant de cette crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table....

Dans cette lutte sourde et concentrée, ma santé s'altéra, mon caractère s'aigrit; Paula me témoigna un éloignement de plus en plus prononcé.

—Quelle vie... mon Dieu, quelle vie!—s'écria Berthe en essuyant ses yeux humides.

—Hélas! dit M. de Hansfeld, cela n'était rien encore. Nous quittâmes Trieste à la fin de l'automne; ma femme voulait aller passer l'hiver à Genève, puis venir ensuite en France; surpris par un orage violent, nous nous arrêtâmes à quelques lieues de Trieste, dans une misérable auberge à la tombée de la nuit. La tempête redoubla de fureur, un torrent que nous devions traverser était débordé; il fallut nous résigner à passer la nuit dans cette demeure. L'endroit était désert. Il me sembla que le maître de l'auberge avait une figure sinistre. Je proposai à ma femme de veiller le plus tard possible, et de sommeiller ensuite sur une chaise, afin de pouvoir partir avant le jour, dès que les chemins seraient praticables. Notre suite se composait de deux domestiques à moi et de la jeune fille qui accompagnait Paula. J'avais pour cette enfant toutes les bontés possibles, je savais en cela plaire à ma femme; d'ailleurs, Iris (c'est le nom de cette bohémienne) m'était presque aussi dévouée qu'à sa maîtresse. Nous occupions pendant cette nuit fatale... oh! bien fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cabinet où se trouvait Frantz, mon vieux serviteur.... Paula ne pouvait cacher son effroi; le vent semblait ébranler la maison jusque dans ses fondements; nous veillâmes tous deux assez tard. Seuls dans cette chambre, je m'étais assis sur un mauvais grabat, pendant que ma femme reposait dans un fauteuil. Je succombai au sommeil, malgré tous mes efforts.