Au soir. — Pas de lettre ! pensée qui me suit au lit avec tant d’autres toutes tristes. Ne rien savoir, cela se grave au cœur avec une lame. Que fais-tu, mon pauvre Maurice ? Dix-neuf jours de silence, et tu n’étais qu’un peu mieux, et le mal revient et il va vite ! Que je suis aise de voir que sainte Thérèse, dont je lis l’Esprit dans mon lit, avait un frère qu’elle aimait beaucoup, auquel elle écrivait longuement et tendrement, lui parlant de toutes sortes de choses, d’elle et de lui. Mélange de vie, de sentiments, d’idées qui font voir que les cœurs des saints ressemblent aux nôtres, et que de plus Dieu les dirige. Me voilà loin du couvent d’Avila, et d’Espagne à Paris, et de Thérèse à une autre femme, et par l’effet d’un mot, rien que d’un mot, d’un obligez-moi que j’ai rencontré dans ces lettres et qui m’a fait penser à celui que j’ai entendu si souvent dans la maison indienne. Je l’entends ce désobligeant obligez-moi, et tout un ordre d’idées, de souvenirs, de regrets, de craintes le suivent. Oh ! puissance d’un mot, d’un son qui change tout à coup notre âme. Ainsi d’une vue, d’une odeur. Je ne puis sentir l’eau de Cologne sans penser à la mort de ma mère, parce qu’au moment où elle expirait on en répandait sur son lit, tout près du mien. On me réveilla dans cette odeur et dans cette agonie.
Le 23. — Oh ! si j’étais plus près, je saurais bien pourquoi je n’ai pas de nouvelles. J’irais, je monterais à la maison indienne, j’entrerais dans ta chambre, j’ouvrirais tes rideaux et je verrais dans cette alcôve… Que verrais-je ? Ah ! Dieu le sait. Pâle, sans sommeil, sans voix, sans vie presque. Ainsi je te fais, ainsi je te vois, ainsi tu me suis, ainsi je te trouve dans ma chambre où je suis seule. Maurice, mon ami, Caro, ma petite sœur, et vous tous qui deviez m’écrire, pourquoi ne m’écrire pas ? Peut-être es-tu trop souffrant, Caro trop occupée ; mais ton ami, ton frère d’Aurevilly, qu’est-ce qui lui fait garder silence ? Vous entendez-vous pour me désoler ? Oh ! non ; plutôt on ne veut pas me dire, on attend pour me dire mieux, ou ton ami est malade, et toi, paresseux, tu ne penses à rien. En effet, il souffrait de violents maux de tête, me disait-il dernièrement, et cela pourrait bien s’être changé en maladie. Je crains, j’ai plus que crainte qu’il soit malade. Double peine à présent. Pauvre cœur, n’auras-tu pas trop de poids ? Oh ! le mot, encore un mot de sainte Thérèse : « Ou souffrir ou mourir ! »
Le 24. — Que tout est riant, que le soleil a de vie, que l’air m’est doux et léger ! Une lettre, des nouvelles, du mieux, cher malade, et tout est changé en moi, dedans, dehors. Je suis heureuse aujourd’hui. Mot si rare que je souligne. Enfin, enfin cette lettre est venue ! Je l’ai là sous les yeux, sous la main, au cœur, partout. Je suis toute dans une lettre toujours, tantôt triste, tantôt gaie. Dieu soit béni d’aujourd’hui, de ce que j’apprends de ton sommeil, de ton appétit, de cette promenade aux Champs-Élysées avec Caro, ton ange conducteur ! Le cher et bon ami me mande cela avec un détail d’amitié bien touchant. C’est trop aimable de se mettre ainsi entre frère et sœur séparés pour leur correspondance intime, pour servir mes sollicitudes, pour couper la longue distance qui s’arrête où je le rencontre. Toujours, toujours j’aurai obligation, reconnaissance infinie de ce service, de cet affectueux dévouement du plus aimable des amis.
Causé longtemps avec Marie de cette lettre et de choses infinies qui s’y sont rattachées. Les enchaînements se font si bien de chose à autre, qu’on noue le monde par un cheveu quelquefois. Ainsi avons-nous tiré le passé, le passé de l’éternité où il est tombé, pour le revoir entre nous, entre Elle et moi, moi venue si extraordinairement auprès d’Elle.
La belle vision, l’admirable figure de Christ que j’aperçois sur la tapisserie vis-à-vis de mon lit ! C’est fait pour l’œil d’un peintre. Jamais je n’ai vu tête plus sublime, plus divinement douloureuse avec les traits qu’on donne au Sauveur. J’en suis frappée, et j’admire ce que fait ma chandelle derrière une anse de pot à l’eau dont l’ombre encadre trois fleurs sur la tapisserie qui font ce tableau. Ainsi les plus petites choses font les grandes. Des enfants découvrirent les lunettes d’approche, un verre par hasard rapprocha les astres, une mauvaise lumière et un peu d’ombre sur un papier me font un tableau de Rubens ou de Raphaël. Le beau n’est pas ce qu’on cherche, mais ce qu’on rencontre. Il est vraiment beau, plus beau que rien de ce que j’ai vu en ce genre à l’Exposition. Quelque ange l’a-t-il exposée pour moi dans ma chambre solitaire, cette image de Jésus, car Jésus est doux à l’âme, et avec lui rien ne lui manque et rien ne lui paraît difficile. Eh bien ! donc, que cette image me soit utile, me soit en aide dans la pensée qui m’occupe. Demain, je vais pour toi faire un pèlerinage qui me coûte, non pour les pas, c’est pour autre chose qui demande courage d’âme, force de foi. Je l’aurai, Dieu aidant. Ne va pas croire à un martyre ; il ne s’agit que d’aller me confesser à un prêtre auquel je n’ai pas confiance, mais c’est le seul de l’endroit, et j’ai besoin de me confesser pour la neuvaine que nous faisons faire. Dans cet acte de religion, il faut toujours séparer l’homme du prêtre et quelquefois l’anéantir.
Adieu ; je vais dormir avec ces pensées, avec ton souvenir et tant d’autres.
Le 26. — Est-ce possible ? est-ce disable ? Qu’importe ? ici tout se met, tout se dit ; c’est mon dépositoire. Je laisse ici rire et penser. Je ris à présent d’un soulier, soulier magique, plus magique que la pantoufle de Cendrillon, plus enchanteur que le bijou de pied de la Esméralda, puisque le plaisir de le tenir dans mes mains l’a emporté sur le plaisir d’écrire à M. Xavier de Maistre.